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La vente à découvert: les pompiers du marché

 

 

Si vous êtes comme moi, votre surprise a dû être grande lorsque vous avez appris qu’on pouvait vendre un titre qu’on ne possède pas. Vous pensez que le titre XYZ est surévalué et qu’il devrait bientôt tomber de son piédestal, vous n’avez qu’à emprunter une quantité d’actions à votre courtier pour les vendre sur le marché. Il vous suffit de les racheter plus tard en espérant que le cours aura baissé et de remettre les actions à votre courtier en empochant la différence. Tout ce qui intéresse ce dernier, c’est de ravoir les actions qu’il vous a prêtées, en exigeant une couverture minimale (30 % de la valeur des titres vendus par exemple). Cette technique qui consiste à miser sur la baisse d’un titre s’appelle la vente à découvert (short selling en anglais).

 

 

Disons, par exemple, que vous vendez à découvert 1 000 actions de « MacroSoft » à 5 $ parce qu’à ce prix, selon vous, le titre est nettement surévalué. Deux mois plus tard les actions ne valent plus que 2 $ et vous décidez de les racheter. Vous les remettez à votre courtier et vous encaissez un profit de 3 $ l’action, soit 3 000 $ au total.

 

Avec la chute des marchés en 2000, en 2001 et en 2002 et 2008 , les rares investisseurs qui ont fait de l’argent sont ceux qui n’ont pas hésité à vendre à découvert. Imaginez votre gain si vous aviez vendu à découvert 1 000 actions de Nortel lorsqu’elles se négociaient à 100 $ à Toronto, pour les racheter à 3 $ quelque part au début de 2003; ou mieux encore, si vous aviez vendu à découvert Enron et Worldcom comme certains l’ont fait avant la débâcle de ces deux pommes pourries de l’économie américaine. Si votre courtier exigeait une couverture de 30 000 $ pour la transaction sur Nortel, cela représente tout de même un rendement de près de 300 % puisque le gain total est de 97 000 $.

 

Les gains de la vente à découvert peuvent être assez exceptionnels et extrêmement rapides quand les conditions favorables sont réunies. Plusieurs grandes compagnies de haute technologie, à la fin des années 1990, ont vu leurs titres passer de 10 $ à 100 $ en 5 ans. Mais il leur a fallu moins de 12 mois pour faire le chemin inverse.

 

 Comme le marché a souvent tendance à être cher et que les aubaines sont rares, la vente à découvert reste un outil que les investisseurs ont intérêt à maîtriser s’ils veulent tirer leur épingle du jeu. D’ailleurs, les courtiers n’hésitent pas à faire la promotion de cet instrument financier pour aider leurs clients à avoir un portefeuille plus équilibré et mieux protégé contre les aléas du marché.

 

Soupape de sécurité

 

La vente à découvert est un instrument financier aussi vieux que la Bourse elle-même. On en retrouve des traces, nous disent les historiens, aussi loin qu’en 1610, au sein notamment de la Bourse d’Amsterdam (le premier marché boursier du monde).

 

Lors de la création de la Dutch East India Company, une société d’exploration et d’exploitation des richesses du Nouveau Monde, une frénésie spéculative s’était abattue sur le titre de la compagnie, dans une sorte de répétition générale de ce que l’Angleterre allait connaître un siècle plus tard (en 1721 très exactement) avec ce que l’on a appelé la South Sea Bubble. Dans les semaines qui suivirent les déboires du titre de la Dutch East India, les dirigeants de la compagnie blâmèrent directement les vendeurs à découvert.

 

Dans un mémoire larmoyant adressé au gouvernement de l’époque et daté de 1610, ces dirigeants écrivaient: « L’attaque des investisseurs pessimistes contre le titre de notre compagnie, notamment sous la forme de vente à découvert, a causé et continue de causer des dommages incalculables à d’innocents actionnaires, parmi lesquels plusieurs veuves et orphelins.»

 

La riposte des agents de la Bourse d’Amsterdam, empreinte de rationalité et de lucidité, n’étonnera pas les historiens financiers: «La chute du titre de la Dutch East India Company, lit-on, a été provoquée par des conditions d’affaires insatisfaisantes et des attentes trop élevées de la part des investisseurs.» Peine perdue pour eux, une loi allait être promulguée en février 1610 interdisant la vente à découvert. Mais très vite, les forces du marché allaient rétablir la pratique de la vente à découvert.

 

Dans à peu près tous les marchés boursiers de la planète, la vente à découvert a été, un jour ou l’autre, prohibée par les autorités pour revenir en force quelques mois ou quelques années plus tard. Elle suscite encore la polémique, et certaines institutions financières n’hésitent pas à prendre les grands moyens pour interdire le «prêt» aux courtiers des actions contenues dans leurs portefeuilles et prêtées ensuite aux vendeurs à découvert.

 

Sans pour autant pratiquer assidûment la vente à découvert, je demeure un farouche défenseur de cette manière d’investir. Sans la vente à découvert, les marchés ne seraient pas aussi efficaces; les bulles spéculatives seraient plus fréquentes, plus grosses et plus dangereuses; pire encore, les entreprises qui profitent de la convoitise des investisseurs novices abuseraient encore davantage des émissions d’actions (toute entreprise est tentée par des appels à l’épargne lorsque son titre atteint des sommets sur le marché), d’où un plus grand gaspillage du capital et une mauvaise allocation des investissements.

 

Les excès d’optimisme qu’on rencontre trop souvent sur les marchés, à cause des investisseurs irresponsables, doivent être contrebalancés par le camp des investisseurs pessimistes. Sans eux, ce serait la folie. Sans eux, vous seriez peut-être sur la paille. Comme il y a déjà assez d’incendiaires sur les marchés, il nous faut bien une petite armée de pompiers pour éteindre les feux.

 

Afin que les joueurs pessimistes du marché puissent transmettre efficacement leur point de vue dans le cours des actions, il ne suffit pas de leur dire de ne pas acheter. Ils ont le droit de tirer profit d’instruments plus appropriés à leurs opinions et anticipations, comme la vente à découvert. Les faits, d’ailleurs, parlent d’eux-mêmes: les vendeurs à découvert sont les plus aguerris de la collectivité des investisseurs, et ils forment la frange la plus responsable de tous ceux qui s’activent sur le marché des actions. Je n’ai aucune objection à ce que mon courtier leur prête mes actions, moyennant un certain loyer pour les valeurs ainsi prêtées. Tant qu’il s’agit d’un contrat entre personnes consentantes qui protègent toutes les parties, je ne vois pas ce que l’État aurait à dire là-dessus et ce qu’il y aurait d’immoral ou d’antipatriotique dans la vente à découvert.

 

ANDRÉ GOSSELIN PHP Auteur. 

 

 

 

 

 

 

 

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