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Quand vous serez riche 

Source: Lettre ouverte aux investisseurs irresponsables par André Gosselin Ph.D 2005

Selon certains cercles intellectuels bien à gauche, pourfendeurs de la mondialisation et de l’économie de marché, les riches seraient de plus en plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres. Bien que cette affirmation soit des plus contestables (à long terme c’est exactement le contraire qu’on observe), que se passe-t-il quand les milliardaires des pays riches donnent toute leur fortune aux plus miséreux et aux plus souffrants de la planète? Évidemment, les statistiques officielles ou officieuses n’en tiennent jamais compte.

 

Un exemple: Bill Gates a donné jusqu’à ce jour près de 25 milliards de dollars à des œuvres de charité, notamment pour la lutte contre les maladies infectieuses et le sida en Afrique et en Asie. C’est 54 % de sa fortune privée restante, évaluée à 46 milliards de dollars au moment d’écrire ces ligne. En outre, Gates n’a pas l’intention d’être l’homme le plus riche du royaume des morts lorsqu’il passera l’arme à gauche. Il souhaite donner la quasi-totalité de sa fortune avant sa mort et s’occuper activement de sa fondation tandis qu’il a l’énergie pour le faire. Les 25 milliards donnés par Gates jusqu’à maintenant ne sont évidemment pas comptabilisés dans les revenus des plus pauvres d’Amérique ou d’ailleurs. Pourtant, ils ont servi à sauver des vies et à offrir des services de soins de santé ou d’éducation aux plus affligés.

 

Un autre exemple: Warren Buffett a donné à ce jour 231 millions de dollars à des œuvres de charité. C’est moins de 1 % de sa fortune actuelle évaluée à 36 milliards de dollars. Mais Buffett est d’une autre école de pensée que Gates. Selon lui, son temps et son talent seront mieux utilisés s’il continue de faire fructifier sa fortune, qu’il compte bien retourner à des œuvres de bienfaisance, à 99 %, le jour de sa mort. Buffett est aussi généreux que son ami Bill Gates. Les personnes dans le besoin qui profiteront de ses dons un jour doivent se féliciter du fait que le plus brillant investisseur de tous les temps consacre encore son talent et son génie à faire croître son capital. Pourtant, cette fortune considérable (la deuxième du monde) qui retournera aux plus pauvres ne sera jamais comptabilisée dans leurs revenus. Les seuls chiffres que les statistiques de revenus retiendront seront ceux de l’époque où Buffett était l’unique détenteur de tout cet argent.

 

Andrew Carnegie, le magnat américain de l’acier, disait à qui voulait l’entendre que les très riches de ce monde, après une vie active bien remplie, avaient l’obligation morale de léguer toute leur fortune à des œuvres de charité. Il enjoignait les millionnaires à participer activement à la gestion des activités de charité qu’ils financent avec leur argent, comme ils l’ont si bien fait, avec diligence et imagination, dans la gestion de leurs entreprises et de leurs affaires. Il n’hésitait pas à dire à tous les richissimes personnages qu’il côtoyait que tout leur argent serait bien mieux dépensé s’ils s’en occupaient de leur vivant plutôt que de le laisser à une fondation lorsqu’ils seraient six pieds sous terre.

 

Les nouveaux milliardaires américains, notamment ceux qui ont construit un empire avec la révolution des technologies de l’information, sont en voie de réaliser le vœu de Carnegie formulé il y a une centaine d’années. La belle époque où les grands chefs industriels décidaient du sort de leur fortune sur leur lit de mort est révolue. Le temps n’est plus à ces grandes dynasties qui se transmettent une fortune colossale de génération en génération, avec son lot de procès, d’intrigues familiales dignes des pires journaux à potins et de dépenses excessives pour rivaliser les unes avec les autres comme le faisaient les rois d’Europe à une autre époque. Les nouveaux grands philanthropes américains donnent une part de plus en plus grande de leur fortune, à un âge de plus en plus jeune.

 

La générosité des nouveaux riches n’a d’égale que leur intelligence et leur créativité à bien administrer leur capital, au profit de ceux qui en ont le plus de besoin. Ils veulent bien sûr laisser à leurs enfants quelques millions de dollars, mais pas question de leur céder cent millions ou un milliard, surtout quand leur progéniture n’a aucun goût et aucune aptitude pour prendre la relève du fondateur et chef de l’entreprise.

 

Comme le dit James Stowers, un des cinq plus importants philanthropes américains, «si on laisse trop d’argent à nos enfants, nous tuons leurs ambitions et leur désir de sortir du lit le matin». La jeunesse et les grandes fortunes forment un cocktail dangereux, et les nouvelles générations d’ultra-riches le savent plus que les anciennes. Une étude de l’université de Columbia a montré que les enfants de riches souffrent davantage d’anxiété, de dépression et de toxicomanie que les enfants des classes moyennes ou inférieures. Les nouveaux riches américains et canadiens ont fait leur fortune eux-mêmes, et ils connaissent la valeur du bonheur lorsqu’il consiste à construire une entreprise avec passion et détermination.

 

La philosophie des nouveaux milliardaires dans le domaine de la philanthropie n’a plus rien à voir avec ce que l’on pouvait connaître il y a seulement 20 ans. En s’attaquant à des enjeux sociaux majeurs comme l’éducation, la lutte contre le sida, les droits de la personne, la violence à l’endroit des femmes et des enfants, la démocratie, l’environnement, la conservation des espèces ou la paix et la coopération internationale, ces personnes démontrent qu’elles sont beaucoup plus visionnaires et ambitieuses que les générations passées.

 

La philanthropie des ultra-riches américains ne s’arrête plus aux frontières des États-Unis. Elle se déploie partout dans le monde, principalement dans les pays en voie de développement. Bill Gates, George Soros, Michael Dell et Ted Turner ont fait preuve d’une vision mondiale quant à l’expansion de leurs entreprises sur les cinq continents. Ils ont une vaste expérience du commerce international et des rapports entre les États-nations, et cette expérience comme cette vision les aident aujourd’hui à cibler des projets humanitaires qui ont une envergure internationale.

 

Toutefois, le plus fascinant est de voir que ces gens utilisent la même rigueur et la même discipline dans leurs œuvres philanthropiques que celles qu’ils ont employées toute leur vie dans leurs affaires commerciales. Ils veulent aller au cœur des problèmes plutôt que de se contenter d’en soulager les symptômes. Il leur faut des résultats, et il n’est pas question que l’argent s’en aille dans des organisations inefficaces et trop bureaucratiques.

 

La fondation créée par Bill Gates et son épouse Melinda Gates en est un bon exemple. Le couple s’intéresse avec passion aux développements de la biologie et aux méthodes permettant d’enrayer les grandes épidémies qui déciment les populations d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud. Bill Gates rencontre régulièrement des responsables des grandes académies scientifiques, des épidémiologistes et chercheurs en biologie de réputation internationale, pour discuter des façons de faire face à l’épidémie du sida par exemple. Son obsession: trouver comment la philanthropie peut pallier les incapacités des gouvernements et du marché capitaliste à contrer ce type de fléau. Le fondateur de Microsoft ne veut pas attendre d’avoir 90 ans pour donner sa fortune. Devant une calamité comme le sida ou la malaria, dit-il, il faut agir maintenant. Il sait pertinemment que ses milliards feront toute la différence s’ils sont mis à contribution aujourd’hui plutôt que dans 30 ans.

 

Pour un Bill Gates avec ses milliards de dollars, on compte des milliers d’hommes d’affaires qui ont vendu leurs entreprises et qui prennent très au sérieux la gestion de leurs dons ou fondations. J’aime bien l’exemple de cet homme d’affaires québécois qui a contribué à la campagne d’un hôpital en lui donnant un appareil d’imagerie à résonance magnétique de quelques millions de dollars et qui a pris la peine d’en négocier le prix et le contrat d’entretien avec le président de General Electric, économisant ainsi des frais de 40 %. Ses talents de négociateur ont valu à l’hôpital un scanner, et il reste plus d’argent dans sa fondation que s’il s’était contenté de signer un chèque.

 

Qui peut rester insensible ou bêtement cynique face aux interventions de la Fondation Lucie et André Chagnon auprès des milieux défavorisés du Québec? Fondateur du câblodistributeur Vidéotron, André Chagnon a placé 1,4 milliard de dollars de sa fortune (évaluée à 1,8 milliard) dans cette fondation afin, entre autres, de ramener en moins de 20 ans le pourcentage actuel d’enfants vivant sous le seuil de la pauvreté au Québec de 25 % à 10 %. C’est une chance inouïe pour le Québec d’avoir un homme d’affaires aussi rigoureux, qui dirige sa fondation d’une main de maître, comme il le faisait jadis avec son entreprise.

 

Pour avoir des philanthropes, il faut des millionnaires, et pour avoir des millionnaires, il faut des entrepreneurs ou des investisseurs qui ont réussi. Michael Moore, que je ne prends pas très au sérieux vous le savez, mais que d’autres commencent à trouver moins drôle (et je ne parle pas seulement de George W. Bush), méprise comme pas un tous ceux qui aspirent à devenir millionnaires. Sorte d’archétype du «mythe» du self-made man qu’il dénonce, il est pourtant lui-même multimillionnaire: une fortune qu’il n’a pas volée et qu’il mérite tout autant que tous les autres cinéastes à succès. Ses films et ses livres connaissent un succès international, et personne n’a été forcé de les voir ou de les lire. Tout s’est fait entre personnes consentantes. Ça ne l’empêche pas de faire la leçon à ses compatriotes, dans des envolées comme celle-ci: «Bon, alors, écoutez, les amis, il faudrait commencer à regarder la réalité en face: VOUS NE SEREZ JAMAIS MILLIONNAIRE [les gras et les majuscules sont de lui]. Vous avez environ une chance sur un million, justement, de devenir millionnaire un jour. Et non seulement vous ne serez jamais millionnaire, mais, en plus, vous allez passer le reste de votre vie à vous casser le cul pour payer la facture du câble et les cours de musique et d’arts plastiques de votre enfant.»

 

Désolé, Mike, mais tu as tout faux. Dans ce pays, justement, que tu méprises davantage que les intellectuels français qui n’y ont jamais mis les pieds mais qu’ils condamnent comme la pire horreur de l’humanité, plus de 80 % des millionnaires ne sont pas nés dans une famille de riches. Ils ont fait leur fortune comme toi, grâce à leur travail. Une étude effectuée en 2002 par les firmes Cap Gemini Ernst & Young et Merrill Lynch rapporte que 2 millions de tes concitoyens, en baisse de 100 000 par rapport à l’année précédente (la chute boursière sans doute), ont un actif liquide d’un million de dollars US ou plus. Ça fait pas mal de monde, soit un Américain sur 150 si je compte bien, et environ un sur 100 si on ne compte pas les enfants et les étudiants. Je suis navré: tu n’es pas aussi exceptionnel que tu le crois.



 

 

 

 

 

 
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