La hausse des prix du pétrole : les investisseurs devraient-ils s'inquiéter ?

* Source : Texte intégral des commentaires de William Sterling : www.cifunds.com

Juste au moment où l’environnement des marchés boursiers suscitait le retour des investisseurs, la hausse inattendue des prix du pétrole soulevait de nouvelles inquiétudes par rapport à la réapparition de la « stagflation », ce phénomène massif des années 1970. Ces inquiétudes, de même que la crainte au sujet des récents attentats terroristes, ont fait reculer considérablement les marchés boursiers mondiaux pour la première fois depuis le printemps dernier. L’indice S&P 500 a chuté d’environ 6 % en mars par rapport à son plus haut rendement connu plus tôt durant ce mois. Le marché a suivi ce courant baissier pour ensuite enregistrer une modeste hausse pour le trimestre. Tout de même, la leçon est apprise — les prix du pétrole continuent à jouer un rôle important.
Le pétrole brut a récemment atteint un prix de 38 $ US par baril. Le prix du pétrole s’est élevé aux mêmes niveaux atteints lors des « chocs pétroliers » connus au début des années 1970, 80 et 90 (voir le tableau 1). Donc, à première vue, nous comprenons les inquiétudes des investisseurs vis-à-vis la possibilité d’un autre choc pétrolier.


Tableau 1 : Au cours des derniers mois, les prix du pétrole sont montés en flèche, atteignant des niveaux presque records. Cela fait craindre la réapparition de l’inflation ou même « la stagflation »(la stagnation plus l ’inflation) semblable à celle des années 1970.

Les « théoriciens de conspiration » s’en sont donnés à cœur joie. Ils ont avancé l’idée que l’OPEP, menée par les Saudis, avait coupé la production pétrolière dans le but de punir George W. Bush pour sa politique d’intervention au Moyen-Orient. Certains analystes signalent que la reprise économique connue par la Chine et d’autres marchés émergents représente l’élément catalyseur responsable pour la demande accrue que nous apercevons à travers l’industrie des ressources. D’un autre côté, d’autres attirent l’attention vers l’augmentation des prix du pétrole afin d’appuyer leur argument selon lequel le pic dans la production mondiale du pétrole, longuement attendu, est maintenant atteint. Ils affirment aussi qu’il y aura une augmentation des prix du pétrole dans un proche avenir.

Atteindre le sommet

Ces craintes que nous venons de citer persistent depuis longtemps. Tel que nous l’avons écrit dans « Boomernomics » en 1998, les géologues pétroliers Colin Campbell et Jean Haherrere prédisaient que « le monde verrait des augmentations radicales des prix du pétrole » au cours des deux premières décennies du 21e siècle, à moins que d’autres sources de pétrole brut ne produisent des résultats immédiats. Après plusieurs années de fausses alertes, de tels avertissements ont tendance à tomber dans l’oreille d’un sourd. Cependant, suite à la hausse surprenante des prix du pétrole cette année, les inquiétudes concernant la possibilité d’une pénurie mondiale de pétrole commencent vraiment à se manifester. Ces inquiétudes sont de nouveau prises au sérieux.

Les partisans qui supportent la théorie sur le « pic pétrolier » se sont multipliés au cours des dernières années. Ils ont publié des livres dont les titres présagent un sombre avenir. Parmi ces livres figurent les titres anglais : Hubbert’s Peak: The Impending World Oil Shortage, par Kenneth Deffeyes ; Out of Gas, The End of the Age of Oil, par David Goodstein ; The Party’s Over: Oil, War and the Fate of Industrial Societies, par Richard Heinberg ; et Resource Wars: The New Landscape of Global Conflict, par Michael Klare.

Les dossiers professionnels de certains de ces auteurs sont très impressionnants. Le premier livre a été écrit par un géophysicien de l’Université de Princeton et le deuxième livre par un professeur de physique de Caltech. Nous pouvons dire à coup sûr que de tels auteurs en savent plus long sur l’énergie que la plupart d’entre nous, communs des mortels. Ceci dit, même des chercheurs universitaires reconnus peuvent parfois faire de très mauvaises prévisions, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir. Le classique d’épouvante des années 1970, « The Limits to Growth » (un rapport sur les limites de la croissance) avait prédit une pénurie générale de ressources pour la fin du 20e siècle. Heureusement, le contenu de ce livre, écrit par des chercheurs affiliés au Massachusetts Institute of Technology, ne pouvait être plus loin de la vérité.

Les partisans qui défendent la théorie sur le « pic pétrolier » nous avertissent d’une pénurie permanente de ressources pétrolières, essentiellement à partir de maintenant. Ils croient que, sur le plan géographique, le pic mondial de production pétrolière sera atteint au cours des prochaines années. Toutefois, dans le cadre d’une demande accrue, cette capa-cité de production fera cruellement défaut à ses obligations. L’opinion de ce groupe repose en grande partie sur l’ouvrage de M. King Hubbert, un géophysicien américain qui avait correctement prédit pendant les années 1950 que la production pétrolière aux États-Unis atteindrait son pic vers 1970. Bon nombre de chercheurs utilisent maintenant de pareils modèles et ils prédisent que la production mondiale atteindra probablement son pic au cours de cette décennie. Après cela, la production sera toujours en baisse.

Ces prédictions ont causé des scénarios troublants dans le cadre des prix du pétrole aux États-Unis. Ils nous laissent croire que le prix s’élèvera à 6 ou 7 dollars par gallon plus tard dans cette décennie. En comparaison, le prix moyen actuel de 1,76 $ nous semble bon marché. Il n’est pas surprenant que des scénarios semblables pourraient susciter la propagation de mauvaises nouvelles dans les marchés financiers. Le stratège en placements, Stephen Leeb, en discute dans son dernier livre intitulé « The Oil Factor : How to Protect Yourself and Profit from the Coming Energy Crisis ». Le livre est bien écrit et contient beaucoup de renseignements utiles au sujet des prix de l’énergie et de leur effet sur les marchés financiers.

Nous sommes moins confiants que M. Leeb en ce qui concerne la possibilité d’une inflation globale due aux prix élevés du pétrole, étant donné que la direction de la politique monétaire que nous verrons par la suite aura une grande influence. Tout de même, ses affirmations générales sont difficiles à réfuter : 1) Les montées en flèche des prix de l’énergie ont été associées aux baisses sévères des actions, et 2) Les « chocs pétroliers » sévères présagent de mauvaises nouvelles pour les pays importateurs de pétrole. Ceci est dû à leur impact économique que nous comparons à des hausses d’impôt massives qui n’ont aucun avantage compensatoire. M. Leeb a développé un principe de base intéressant par rapport à la démarche que les investisseurs devraient suivre afin de protéger leurs portefeuilles contre les hausses massives des prix du pétrole. Cette question sera approfondie plus tard.

Est-ce crier au loup ?

Bien entendu, le sujet central repose sur la question suivante : la théorie sur le « pic pétrolier » est-elle valide ?

Daniel Yergin, économiste en énergie renommé et Président de Cambridge Energy Research Associates, soutient que les « peakists », c’est-à-dire ceux qui croient fermement à la théorie sur le « pic pétrolier », ont exagéré l’argument qui présage des pénuries pétrolières imminentes. Il remarque que la crainte d’une pénurie de pétrole a toujours hanté l’industrie pétrolière. Jadis, dans les années 1880, par exemple, le dirigeant de Standard Oil Trust avait commencé à vendre ses parts dans la société parce que des ingénieurs pétroliers lui avaient dit que l’Amérique, en tant que producteur pétrolier, comptait ses jours. Quelle erreur ! Yergin remarque que souvent, ces projections de pénuries imminentes ne se concrétisent pas à cause de deux facteurs clés. Le premier facteur évalue l’ouverture (ou la réouverture) de territoires aux sociétés d’exploration qui font face à une demande continuelle de remplacer les réserves existantes. Le deuxième facteur porte sur l’impact impressionnant créé par les nouvelles technologies, plus efficaces, qui sont utilisées dans l’exploration et l’extraction pétrolière. Un exemple de la connexion entre les activités auxquelles ces deux facteurs sont associées est le développement au cours des années 1990 de champs pétroliers dans les zones dites « d’offshore profond », c’est-à-dire en eaux profondes au large des côtes. Ce travail de collaboration entre ces deux paramètres ne se serait jamais réalisé pendant la période de crises des années 1970.

Les pessimistes soulignent qu’il est possible que, à des fins politiques, les pays du golfe Persique aient exagéré la capacité des réserves actuelles au Moyen-Orient. Les optimistes soutiennent que ceux qui investissent dans le marché continuent peut-être à sous-évaluer les réserves en Russie ainsi que celles dans les eaux profondes près du golfe du Mexique et de la mer Caspienne. Les optimistes affirment également que l’industrie pétrolière continuera d’augmenter le pourcentage d’extraction de pétrole pouvant s’effectuer dans les champs existants.

Il n’y a que quelques experts dans le domaine de l’énergie qui doutent que, tôt ou tard, le sommet dans la production pétrolière sera atteint et que le monde se verra dans l’obligation de développer de nouvelles sources d’énergie. Le débat repose sur la question suivante : la pénurie est-elle imminente ou verrons-nous des délais qui la repousseront encore plus loin dans l’avenir ? Yergin soutient que même si la demande pétrolière mondiale provenant principalement de la Chine et de l’Inde augmente de 20 % au cours de la décennie prochaine, ces provisions s’accroîtront suffisamment pour satisfaire la demande.

Ceci dit, même un optimiste comme Yergin prévoit la nécessité d’un montant considérable d’investissements dans les sources d’énergie non-conventionnelles, tels que les sables bitumineux du Canada ou encore la conversion en liquides utilisables de dépôts de gaz naturel en territoire éloigné. Conséquemment, même s’il s’avère que les pessimistes dans le domaine de l’énergie continuent à crier au loup, il semble probable que l’énergie demeurera, pour bien des années à venir, un sujet extrêmement important pour les investisseurs.

À quel moment devra-t-on s’inquiéter ?

Ce manque de consensus parmi les experts sur l’énergie nous force plus ou moins à suivre le prix du pétrole brut en tant que tel afin de déterminer s’il existe bel et bien un problème. Malgré les débats fiévreux à propos des prix du pétrole entre certains politiciens et journalistes qui couvrent le secteur de la finance, une meilleure perspective serait à recommander.

Il est vrai que récemment, le pétrole brut se négociait à
des niveaux de prix presque records. Cependant, si nous examinons le prix du pétrole après inflation, nous constatons que nous sommes bien loin des prix élevés enregistrés lors des dernières flambées des prix de l’énergie. Par exemple, au début des années 1980, le prix du pétrole est monté à plus de 80 $ par baril lorsque mesuré en dollars actuels. Également, le prix du pétrole, mesuré en dollars actuels, est monté à presque 55 $ par baril juste avant la première guerre du Golfe en 1990 (Voir le Tableau 2). Ces flambées de prix représentent indiscutablement des « chocs pétroliers ».


Tableau 2 : Influencés par les récentes tendances, les prix du pétrole parais- sent moins exorbitants après l’inflation. Sans tenir compte de l’inflation, le pétrole a atteint un prix de plus de 80 $ par baril au début des années 1980.

Une autre perspective importante sur l’impact économique des prix du pétrole nous demande de considérer non seulement le niveau des prix, mais aussi le taux de variation. Lorsque les prix augmentent graduellement, les consommateurs et les sociétés ont le temps de s’habituer. Par définition, il n’y a aucun choc. Par contre, quand les prix montent brusquement, comme ils l’ont fait pendant l’embargo pétrolier de 1973 ou avant la première guerre du Golfe, on constate que l’énorme et subite perte de pouvoir d’achat de la part des pays consommateurs de pétrole peut en effet rapidement déclencher une faiblesse économique prononcée.

Afin de mesurer l’influence des prix du pétrole sur le marché boursier, le stratège en placements, Stephen Leeb, a appliqué le concept du taux de variation en inventant ce qu’il appelle son « incroyable indicateur pétrolier ». Après avoir analysé les données historiques des 30 dernières années, il a développé un simple principe de base pour démontrer comment les prix du pétrole servent de référence pour les négociations effectuées sur le marché boursier américain. Son indicateur conseille tout simplement la vente des actions quand la hausse des prix du pétrole s’établit à 80 % ou plus, en glissement annuel. Il nous conseille le rachat des actions à chaque fois que la variation d’une année sur l’autre tombe à 20 % ou moins.

En suivant cette simple règle — et faisant preuve d’une sagesse rétrospective, bien sûr — Leeb a constaté que vous auriez évité : 1) le marché baissier des années 1973 et 1974, 2) l’agitation des marchés du début des années 1990, 3) le krach boursier de 1987 et 4) la première phase du marché baissier récent. Il nous souligne d’emblée qu’il n’existe aucun indicateur infaillible mais que tout de même, ses résultats sont assez impressionnants. De plus, il explique que même si vous étiez resté hors du marché un peu moins de 4 ans sur 30 depuis 1973 vous auriez multiplié votre capital initial par 70 en utilisant cet indicateur pétrolier. Ceci s’avère deux fois plus rentable que la stratégie « acheter et conserver ».

Quelle information nous présente l’indicateur pétrolier de Leeb sur la situation actuelle ? Ne vous inquiétez pas. Comme nous l’indiquons dans le tableau 3, l’augmentation des prix du pétrole d’une année sur l’autre n’a été que de 16 %. Ce chiffre est très loin de la « zone dangereuse » du taux de variation que Leeb établit à 80 %. Bien sûr, les prix du pétrole sont maintenant rendus élevés après avoir augmenté graduellement au cours des derniers mois. Il n’empêche que les prix ont été relativement élevés presque tout au long de l’année dernière. Donc, l’effet du choc — mesuré par rapport au taux de variation d’une année sur l’autre — est limité. Basé sur les prix historiques du pétrole, il faudrait une hausse subite afin de maintenir les prix dans une fourchette d’au mois 48 $ par baril au cours des prochains mois. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’indicateur pétrolier de Leeb signalerait la nécessité de vendre. Heureusement, cela semble peu probable pour le moment.

Voici certains des facteurs qui pourraient faire baisser les prix du pétrole

Du moins, nous trouvons une certaine mesure de réconfort du fait que l’OPEP limite la production parce que ses membres sont inquiets face à la possibilité d’un krach des prix, compte tenu de la baisse de la demande saisonnière prévue pour ce printemps. Quelles que soient les perspectives à long terme, les inventaires pétroliers se sont mis à augmenter ces derniers mois. Nous constatons certaines indications d’une montée en flèche de la demande spéculative de la part des fonds de couverture. Ces fonds ne voudront probablement pas voir une distribution importante de pétrole si les prix recommencent à baisser encore une fois.

De plus, selon les grands reportages de la presse, l’OPEP a raison de s’inquiéter au sujet des intentions frauduleuses de ses membres qui dépassent leurs quotas de production. La raison est simple : les prix sont tellement élevés en ce moment que la plupart des membres de l’OPEP ne pourront probablement pas résister à la tentation de « profiter de l’occasion ». C’est ainsi que commence le démantèlement des cartels.

Basé sur ces observations, nous croyons que le prochain mouvement majeur des prix du pétrole cette année sera probablement une correction à la baisse. Nous nous attendons à ce que le prix baisse à environ 30 $ par baril plutôt que de monter vers la zone dangereuse de 48 $ et plus. Si notre prédiction se réalise, ceux qui investissent dans les marchés boursiers mondiaux adopteront une perspective favorable alors qu’ils étaient inquiets quant au mouvement des prix du pétrole au cours des derniers mois.

Qu’on ne s’y trompe pas, le pétrole est essentiel à l’économie et aux marchés financiers mondiaux. Sans doute, les stratèges en placement s’intéressent principalement aux « trois grands indicateurs » : 1) les prix des devises (les taux d’intérêt et les courbes de rendement), 2) les prix de crédit (les taux des obligations de sociétés et des obligations à rendement élevé) et 3) le prix du pétrole. Pour le moment, les prix des devises et les prix de crédit sont assez stables pour pouvoir stimuler de futurs gains dans les marchés boursiers. Le mouvement des prix du pétrole n’a pas été aussi inquiétant que ne le suggère certains commentaires de la part des médias.


Tableau 3 : Le taux annuel de variation par rapport aux prix du pétrole a historiquement été un très bon indicateur de la direction du marché boursier. Heureusement, nous sommes très loin de la « zone dangereuse » où se situent les augmentations de 80 % ou plus.

Si, comme nous le croyons, le prochain mouvement important dans les prix du pétrole est une correction à la baisse, 2004 sera probablement une bonne année pour ceux qui investissent dans les marchés boursiers. En ce qui concerne le débat sur la possibilité d’une pénurie de pétrole dans le monde, comptez-nous parmi les agnostiques intéressés. Nous nous y intéressons suffisamment pour suivre une version quelconque de l’indicateur pétrolier de M. Leeb. Ceci ajoutera une autre corde à notre arc. Nous croyons aussi que les questions posées par les pessimistes de l’industrie pétrolière sont assez importantes pour assurer que notre équipe de recherche y prête encore plus d’attention au cours des prochaines années.

Continuez à surveiller les prix. Au plaisir !

William Sterling, Stratège mondial,
Trilogy Advisors, LLC

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