Le syndrome chinois et la déflation

Les secteurs cycliques seront favorisés en 2004 / Le syndrome chinois est responsable en partie de la hausse du dollar canadien / La demande pour les puces sera élevé pour lutter contre la déflation provenant des pays émergeants.

*Source : Extrait de la chronique mensuelle de William Sterling, Stratège mondial, Trilogy Advisors, LLC www.cifunds.ca

L’économie américaine, en particulier, a connu un impressionnant taux de croissance de 8,3 % au troisième trimestre et les bénéfices ont crû de 30 % par rapport à l’année précédente. Or, ce type de chiffres est généralement associé aux marchés émergents, non à une économie de 11 billions $. Même le secteur manufacturier essoufflé a apparemment réussi un retour, car le très surveillé indice manufacturier de l’ISM a augmenté en novembre à 62,8, sa plus haute valeur depuis deux décennies. Le président Bush en est sûrement très heureux.

Mais il n’y a pas que nos voisins du Sud la reprise semble mondiale. Nous venons d’apprendre d’un analyste japonais qu’au cours des derniers mois, la production industrielle nippone a crû à un taux annualisé de près de 20 % surtout grâce aux exportations vers la Chine. Bien qu’il faille peut-être tempérer légèrement ces statistiques, il convient de noter que le cycle commercial mondial est maintenant si fort que même un Japon autrefois moribond affiche d’intéressants résultats. Bien entendu, la Chine a connu un formidable essor cette année, comme de nombreux autres pays asiatiques en voie de développement qui ont profité de l’importante baisse des taux d’intérêt et de la reprise du commerce international.

Même l’Europe, qui traînait quelque peu de l’arrière, montre des signes d’activité économique plus solide. L’indice IFO du climat des affaires en Allemagne, par exemple, a nettement augmenté depuis avril, dénotant un redressement de la confiance chez les dirigeants d’entreprise allemands. Au Royaume-Uni, la conjoncture semble assez bonne pour que la Banque d’Angleterre juge opportun de hausser les taux d’intérêt.

L’attaque du monstre de l’inflation aux 50 tentacules

Comme c’était à prévoir, les investisseurs inquiets devant l’éventualité d’une déflation, il y a quelques mois, craignent aujourd’hui le retour de l’inflation. Certes, les marchés financiers ont connu des "transactions de relance". Les actions ont surclassé les obligations et le rendement des obligations est en hausse depuis le début de l’année. Le cours des produits de base augmente et les "devises fondées sur les produits de base" comme le dollar australien, le dollar canadien et le rand sud-africain ont monté en flèche. Les actions cycliques ont également remonté.

Nous croyons que les transactions de relance auront encore la faveur des investisseurs pendant une bonne partie de 2004, mais pas nécessairement autant qu’en 2003. Malgré une croissance bien plus solide, la Réserve fédérale a indiqué clairement qu’elle n’était pas pressée de relever les taux d’intérêt pour l’avenir prévisible. Beaucoup de capacité reste encore inexploitée dans le monde et le marché du travail des États-Unis commence à peine à se rétablir. Préconisant un taux d’inflation de base annuel d’à peine 1,3 %, la Réserve fédérale s’inquiétait à juste titre que l’économie puisse glisser vers la déflation au moindre choc boursier.

Pourquoi risquer un dérapage du côté d’une déflation de type japonais, qui pourrait être très complexe à renverser ? Si l’inflation s’accélérait quelque peu, la Réserve fédérale est convaincue de savoir comment y faire face par la suite. Son message implicite aux investisseurs est donc le suivant : C’est la fête ! Prenez des risques et la Réserve fédérale protégera vos arrières pendant très longtemps avec de faibles taux d’intérêt.

La politique de la Réserve fédérale a eu des effets secondaires désagréables pour les investisseurs étrangers en suscitant une baisse du dollar américain sur les marchés des devi-ses. Le recul de 20 % de la valeur relative du billet vert par rapport au dollar canadien cette année en est un exemple (voir le tableau). Bien que cette baisse ait déçu les investisseurs, elle semble être un effet collatéral inévitable de la politique de relance de la Réserve fédérale qui paraît avoir réussi à rétablir la croissance mondiale.

La montée soudaine du dollar canadien et d’autres devises fondées sur les produits de base témoigne également du "syndrome chinois". D’une part, l’essor de la Chine a généré de fortes pressions déflationnistes et des pertes d’emploi dans d’importants secteurs comme le secteur manufacturier, surtout aux États-Unis, dont le marché est particulièrement ouvert aux importations chinoises à bas prix. Une partie de la faiblesse du dollar est donc attribuable aux faibles taux d’intérêt auxquels la Réserve fédérale a été contrainte de faire appel dans sa stratégie de lutte contre la déflation.

D’autre part, l’essor de la Chine a aussi causé une flambée des cours de nombreux produits de base. C’est un grand atout pour un pays comme le Canada qui regorge de ressources naturelles et qui peut ainsi bénéficier directement de pareilles hausses. En effet, si l’on se représente le marché boursier canadien comme un "altère" avec les actions financières à une extrémité et les actions liées aux ressources naturelles à l’autre le pays en sort doublement gagnant : le cours des ressources naturelles y gagne en raison de la hausse subite du cours des produits de base tandis que les actions financières y gagnent dans un environnement de faibles taux d’intérêt. Et ce climat semble s’être installé pour quelque temps du moins tant que la Chine et les États-Unis ne commenceront pas tous deux à resserrer simultanément leurs politiques monétaires pour de bon.

Cependant, toute la question est là, comme le disait un article du Wall Street Journal sur les craintes d’une inflation, accompagné d’une caricature de "L’attaque du monstre de l’inflation aux 50 tentacules" : L’inflation mondiale risque-t-elle d’augmenter soudainement en raison des importations massives de cuivre et d’acier en Chine ? Ou l’afflux de ces produits de base finira-t-il par être compensé par le bassin apparemment inépuisable de main-d’œuvre chinoise à
0,60 $/heure qui permettra d’inonder les marchés mondiaux avec davantage de produits peu
coûteux ?

Les puces et la Chine

Notre vision est assez simple. Pour comprendre la dynamique de l’inflation, cessez de surveiller le cours des produits de base à toutes les dix minutes et jetez un coup d’œil aux données sur les coûts de main-d’œuvre une fois par trimestre. En gros, la main-d’œuvre représente près du deux tiers des coûts de production et devrait continuer à subir certaines pressions pendant quelque temps en raison du syndrome chinois, du syndrome indien et d’autres forces de mondialisation intenses.

Oh, j’allais oublier la technologie. Nous avons été intrigués récemment par un article du New York Times sur l’accroissement de l’acceptation par les clients des bornes d’enregistrement automatisées des sociétés aériennes aux aéroports et des caisses de sortie de type guichet automatique de magasins comme Home Dépôt. L’auteur soulignait que l’installation de chacun de ces systèmes, dont l’utilisation devenait sans cesse plus simple, coûtait généralement quelque 10 000 $. Ils peuvent servir pendant des années et, dans le cas des sociétés aériennes, commencent à remplacer des agents aéroportuaires payés de 20 000 à 40 000 $ par année, avantages sociaux et vacances en sus.

Un peu d’arithmétique. Supposons qu’un système est utilisé 16 heures par jour, sept jours sur sept, pendant quatre ans. Cela équivaut à 23 360 heures de travail pour 10 000 $. Soit 0,43 $ l’heure encore plus bas que le salaire horaire moyen en Chine. Rien d’étonnant que les entreprises remplacent activement la main-d’œuvre par la technologie.

Il n’y a peut-être pas que le syndrome chinois à l’œuvre ici. Nous touchons à un thème plus large, celui des "puces", comme dans "puces informatiques", et celui de la "Chine" comme dans Chine, Inde, Indonésie, Pakistan, Amérique latine, Afrique et ainsi de suite environ cinq milliards de personnes qui tentent simultanément de se tailler une place dans l’économie mondiale.

D’une manière ou d’une autre, ça ne ressemble plus à "L’attaque du monstre de l’inflation aux 50 tentacules". Il semble plutôt que la Réserve fédérale a de très bonnes raisons de ne pas se hâter à resserrer énergiquement sa politique monétaire. Et elle a de solides motifs d’encourager l’avènement d’un boom pour veiller à ce que le monde ne glisse pas accidentellement vers la déflation.

Ce qui ne veut pas dire que la Réserve fédérale ne relèvera plus les taux. Comme nous l’expli-quions le mois dernier, il y a de grandes chances que Greenspan et compagnie doivent abandonner leur politique de taux d’intérêt ultra-faibles vers le milieu de 2004. Cependant, étant donné le grand ralentissement de l’économie mondiale et le maintien de l’intense concurrence mondiale, nous ne serions pas surpris que 2004 soit une année de robuste croissance internationale et de faible inflation soutenue.

Et pour les investisseurs, cela voudrait dire une très Bonne Année.

William Sterling, Stratège mondial,
Trilogy Advisors, LLC

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