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Domtar : pulp fiction?

* Chronique d'André Gosselin parue sur le portail lesaffaires.com

Entreprise de l'année du journal Les Affaires, Domtar mérite sans doute amplement toutes les louanges que les journalistes et analystes adressent à la papetière dirigée par Raymond Royer depuis 1996. Avec les récentes acquisitions de Domtar, l'entreprise se hisse au troisième rang mondial des producteurs de papier de communication, ce qui n'est pas rien.

En fait, sous la direction de M. Royer, la compagnie a triplé ses ventes et elle peut se vanter d'avoir un des meilleurs rendements sur l'avoir des actionnaires de toute l'industrie du papier en Amérique du Nord. Avant la venue de sa nouvelle équipe de direction, Domtar se classait au 22e rang sur 23 papetières nord-américaines en termes de rentabilité. Aujourd'hui, elle occupe le premier rang et tous les regards des concurrents sont tournés vers la culture d'entreprise et le modèle de gestion participative que l'équipe de Raymond Royer a insufflés avec succès, dit-on, dans une entreprise jadis sans mission précise et sans âme.

Les prouesses de Domtar ne doivent pourtant pas masquer les incertitudes qui pèsent sur l'industrie mondiale des pâtes et papiers. Les centaines de petites papetières qu'on trouve en Amérique du Nord ont connu ces cinq dernières années une vague de fusion et d'acquisition sans précédent. En 1998, les cinq plus grandes papetières du monde comptaient pour 28% de la production mondiale. En 2000, après seulement deux ans, elles réalisent plus de 34% de cette production.

Bien que la plupart des experts s'accordent à dire que cette consolidation devrait enfin générer une meilleure rentabilité pour les joueurs qui s'y engagent, quelques-uns se demandent jusqu'à quel point tout cela sera suffisant pour introduire un peu plus de stabilité dans une industrie hautement cyclique et imprévisible.

Dans l'esprit des patrons des grandes papetières nord-américaines, la concentration semble être une solution non seulement au problème de la faible rentabilité du secteur, mais aussi et surtout une réponse face à la menace de nouveaux gros concurrents d'Amérique du Sud (du Brésil entre autres) et d'Asie qui jouissent de l'avantage de produire une tonne de papier à un coût nettement moins élevé que ce que nous connaissons aux États-Unis et au Canada.

Face aux concurrents étrangers, la stratégie des Domtar et autres grandes papetières nord-américaines est d'augmenter leur part de marché sur leur propre territoire, en devenant les fournisseurs exclusifs des très gros clients (les OfficeMax, Staples, Bureaux en Gros, Price Cosco et autres Wal-Mart qui dominent la distribution au détail) et en leur accordant un service que les papetières étrangères peuvent difficilement fournir. La concentration permettrait d'offrir un niveau de service supérieur, et la direction de Domtar n'est pas la seule à avoir compris toute l'importance de cette stratégie de pénétration et de domination de son marché.

Mais par rapport à ses concurrents du sud de la frontière, Domtar a eu la chance de tirer profit de la force du dollar américain, qui incite les gros consommateurs des États-Unis à acheter une production de meilleure qualité qu'en Europe et qu'en Asie, à des prix très compétitifs.

L'industrie des pâtes et papier n'a pas connu une très bonne performance lors des dix dernières années, et la communauté financière (analystes et investisseurs) n'a pas raté l'occasion de le lui rappeler. Une meilleure rentabilité à long terme devient une condition de plus en plus pressante pour avoir accès aux capitaux des marchés financiers, et des fonds communs de placement en particulier.

Depuis trop longtemps déjà, les papetières ont un rendement sur l'avoir des actionnaires qui est vraiment trop bas selon les exigences des marchés financiers. Aux États-Unis, ce rendement a à peine atteint 7% lors des 5 dernières années. La concentration devrait permettre de mieux organiser la production, mieux suivre la demande et mieux planifier les inventaires, quitte à devoir fermer les usines les moins productives. Une tâche parfois ingrate certes, mais que les petites papetières n'ont pas été en mesure de faire par leur propre initiative.

Quand, en octobre 2000, le géant américain International Paper a annoncé la fermeture de trois de ses usines aux États-Unis, avec la mise à pied de 2 500 travailleurs, Wall Street a agi très favorablement, en faisant faire un bon instantané de 9% au titre de la compagnie. C'est ce genre de mesure que le marché financier attend encore de la part des papetières, avec les effets malheureux qu'on peut deviner chez les travailleurs et les régions qui vivent de cette industrie. En revanche, un meilleur accès aux capitaux a permis aux grandes entreprises de procéder à une modernisation des usines que les compagnies de petite taille n'ont pas été en mesure de réaliser aussi facilement et rapidement.

Dans le cas de Domtar, le processus d'acquisition semble vouloir donner des fruits, du moins pour l'instant. Est-ce que ce processus pourra aussi bien fonctionner à plus long terme? Certains analystes financiers en doutent. Ainsi, dans son édition de novembre 2000, le magazine Pulp&Paper (la référence documentaire dans l'industrie) rappelait que les entreprises de taille petite et moyenne ont toujours connu une meilleure rentabilité financière que les 5 ou 10 géants qui dominent l'industrie. En outre, les entreprises qui se sont lancées dans une valse agressive d'acquisitions ont eu tendance à sous-performer en comparaison avec leurs concurrents. Atteindre les ligues majeures c'est bien; mais plus on est gros, plus les acquisitions sont difficiles à réussir et compléter.

Avant les années 1970, les entreprises cycliques nord-américaines comme celles des pâtes et papier, des métaux et de la pétro-chimie pouvaient connaître, avec l'arrivée d'une récession, une ou deux mauvaises années, pour ensuite se rattraper avec une croissance solide des profits et des dividendes remis aux actionnaires pour les 5 ou 6 années suivantes. Or, la libéralisation et la globalisation des marchés semble avoir renversé ce cycle, alors qu'elles connaissent 5 à 6 mauvaises années de suite avant d'en avoir 2 ou 3 de bonnes.

Ainsi, ce n'est pas parce que leur multiple cours/bénéfices est inférieur à celui du S&P 500 ou du TSE 300 qu'il faut tout de suite en déduire que les entreprises de pâtes et papier constituent de bonnes aubaines. Il n'est pas sûr que la consolidation du secteur en Amérique sera suffisante pour contrer la concurrence étrangère. La rentabilité à long terme de Domtar est loin d'être acquise.

André Gosselin


 

 

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