Heures sombres dans les pharmas

Malgré le risque, les grandes pharmaceutiques n’ont pas le choix que d’acheter des biotechs ou de prendre des participations importantes dans leur capital actions.

*Chronique de André Gosselin, paru sur le site lesaffaires.com.

L’industrie pharmaceutique américaine, un des plus beaux fleurons du capitalisme de l’Oncle Sam, traverse des heures sombres. Depuis les quatre dernières années, les actions des géants comme Pfizer, Merck, Eli Lilly, Pharmarcie et Abbot Labs n’ont procuré aucun rendement à leurs actionnaires.

Depuis un an, la plupart ont cédé du terrain, comme Schering Plough avec un titre qui ne vaut plus que 24 $, alors qu’il se négociait à 50 $ en janvier 2001. Même chose pour Merck, un titre qui est rendu à 49 $ et qui pourtant valait près de 90 $ en janvier 2001. Si vous avez acheté des actions d’Abbot Laboratories en début d’année, à 55 $ pièce, elles ne valent plus maintenant que 37,75 $. Mais vous avez quand même fait mieux que les actionnaires de Bristol-Myers Squibb, dont l’action a glissé de 70 $ en janvier 2001 à 26 $ cette semaine. Johnson & Johnson, qui s’est pourtant assez bien démarquée du lot depuis deux ans, vit des moments difficiles depuis quelques semaines avec un prix de l’action qui a chuté de 65 $ à 50 $.

Trois facteurs expliquent la léthargie actuelle des multinationales de la pharmaceutique. Le premier est la pénurie de produits et de médicaments dans leur pipeline. Le second est l’expiration de leurs licences sur plusieurs médicaments qui leur ont rapporté des milliards de dollars depuis 10 ans. Le troisième facteur, plus conjoncturel, est la lenteur de la Food and Drugs Administration (la FDA) à approuver les médicaments qui ont complété les essais cliniques.

Si Pfizer et Eli Lilly sont reconnues pour avoir un très bon pipeline de produits en développement, ce n’est pas le cas pour Merck, Schering-Plough ou Bristol-Myers Squibb. Leur seule porte de sortie, si elles veulent maintenir le même rythme de croissance que celui des 20 dernières années, est de faire de bonnes acquisitions, notamment dans l’industrie des biotechnologies. Certaines, comme Pharmacia et Schering-Plough, pourraient même faire l’objet d’une acquisition si jamais elles ne réussissent pas à s’engager dans un redressement profitable.

Pour connaître l’évaluation récente de Orientation finance sur Pfizer, Merck, Eli Lilly, Pharmarcia et Abbot Labs

Abbott Laboratories, avec une nouvelle équipe de gestion qui a réussi à faire plusieurs acquisitions astucieuses, dont l’achat de Knoll Pharmaceuticals, devrait pouvoir se doter d’un bon pipeline de nouveaux médicaments, notamment pour le traitement de l’arthrite et des maladies coronariennes. Selon les analystes, la compagnie devrait sans problème réduire les frais d’exploitation de ses nouvelles composantes, tout en augmentant la synergie à plusieurs centaines de millions de dollars au cours des cinq prochaines années.

Les multinationales pharmaceutiques ne conservent la faveur des investisseurs qui si elles démontrent leur capacité à développer plusieurs médicaments qui seront de bons candidats au statut de « blockbuster », à savoir un produit qui génère des ventes de plus d’un milliard de dollars par année. Pour maintenir un bon rythme de croissance de leurs ventes et profits, elles doivent avoir assez de médicaments potentiels en réserve qui sauront prendre la relève quand les brevets d’exploitation de leurs médicaments vendus arriveront à expiration.

Pfizer, par exemple, perdra dans les prochaines années ses droits d’exclusivité pour quatre de ses plus importants médicaments : le Diflucan (un milliard de revenus annuels) en 2004; le Zithromax (1,5 milliard de revenus annuels) en 2005; le Norvasc (3,5 milliards de revenus annuels) en 2006; et le Zoloft (2,4 milliards de revenus annuels) en 2006. À eux seuls, ces quatre médicaments comptaient pour 30% des ventes de Pfizer en 2001.

À l’expiration des licences de Pfizer sur ces produits, les compagnies de produits génériques pourront envahir le marché avec des médicaments équivalents et moins chers. Les ventes de Pfizer pour les quatre médicaments chuteront alors de 50% et même plus. Heureusement pour elle, la compagnie a dans ses cartons une quinzaine de médicaments prometteurs qui pourraient être approuvés par la FDA d’ici 2006. Ce n’est pas un hasard, car ses investissements en R&D (5,3 milliards en 2002) dépassent de loin ceux de tous ses concurrents.

Une acquisition ou une prise de position importante dans une firme de biotechnologie n’est jamais un gage de succès. Bristol-Myers Squibb, qui a investi deux milliards de dollars dans ImClone Systems pour acquérir 20% des actions de la biotech et des droits de commercialisation sur l’un de ses médicaments les plus prometteurs, l’a appris à ses dépens. La FDA, en effet, a rejeté en début d’année la demande d’approbation du médicament Erbitux développé par ImClone Systems pour soigner les cancers du côlon. Le titre d’ImClone a alors perdu plus de 80 % de sa valeur en quelques semaines, alors que celui de Bristol-Myers en perdait 50 %.

Malgré le risque, les grandes pharmaceutiques n’ont pas le choix que d’acheter des biotechs ou de prendre des participations importantes dans leur capital-actions. C’est la meilleure façon pour elles de palier la pénurie appréhendée de leurs pipelines, et d’éviter les pertes de revenus qui accompagnent la fin d’une licence sur un médicament majeur.

Les prochaines mois pourraient être fertiles en achats de biotechs, compte tenu de la baisse importante de leur valeur boursière depuis deux ans. Mais les grandes pharmaceutiques devront faire vite car les fusions et acquisitions entre biotechs vont bon train. Seulement pour les quatre premiers mois de l’année, il y a eu sept fusions et acquisitions entre les firmes de biotechnologie, dont l’acquisition d’Immunex par Amgen pour 16 milliards de dollars, de COR Therapeutics par Millennium pour 2 milliards et d’Aviron par MedImmune pour 1,5 milliard.

La chasse est ouverte, et les chasseurs ne sont plus seulement les géants de la pharmaceutique, mais aussi les aînés de la biotechnologie tels Amgen, Genentech et Biogen.