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Internet et air climatisé * Chronique d'André Gosselin parue sur le portail lesaffaires.com Après l'avoir porté aux nues, il est aujourd'hui de bon ton de vouer le réseau Internet aux gémonies. Si la toile ne méritait pas l'excès de gloire que les investisseurs lui ont donné à la fin des années 1990, elle ne mérite pas davantage la réprobation sévère que les gestionnaires de fonds, les analystes financiers, les milieux d'affaires et les médias lui portent trop souvent aujourd'hui. L'Internet a tout ce qu'il faut pour entrer au Panthéon des grandes inventions du dernier siècle. Pourtant, plusieurs en doutent encore, à commencer par les experts. Dans une enquête par sondage réalisée l'année dernière auprès de ses milliers de membres (tous des ingénieurs diplômés), la National Academy of Engineering demandait aux répondants d'établir le classement des grandes inventions technologiques du 20e siècle. Quel rang les ingénieurs américains ont-ils donné à l'Internet? Le 13e rang, juste derrière l'invention des navettes spatiales (12e rang), des autoroutes en asphalte et en béton (11e rang) et des systèmes de réfrigération et de climatisation (10e rang). Faut-il s'étonner de ne pas voir l'invention de l'Internet dans la liste des 10 plus grandes innovations technologiques des 100 dernières années? Quand on regarde le palmarès des ingénieurs de l'académie, on doit avouer que les inventions qui occupent les neuf premières places ont eu beaucoup plus d'impact sur les habitudes de vie de l'homo americanus que l'Internet a pu en avoir au cours de sa très jeune carrière. Difficile de contester la première place attribuée par les ingénieurs à l'avènement de l'électricité. Un sondage auprès de la population en général arriverait sans aucune doute à la même réponse. L'automobile (2e rang) et l'avion (3e rang) seraient probablement aussi parmi les premiers choix des profanes que nous sommes. Les réseaux d'aqueduc en eau potable (4e rang), l'électronique (5e), la radio et la télévision (6e), la mécanisation de l'agriculture (7e), l'ordinateur (8e) et le téléphone (9e rang) ne sont pas de mauvais choix non plus. Plusieurs historiens et sociologues seraient d'accord avec ce classement, notamment quand on pense aux impacts de ces technologies sur nos modes de vie et nos façons de penser. Quand l'académie des ingénieurs réalisera son sondage dans 10 ans, il y a fort à parier que l'Internet gagnera quelques rangs, pour se situer quelque part entre le téléphone et le frigo. Mais si jamais l'Internet ne remplit pas ses promesses (surtout en matière de commerce électronique), il est alors permis de penser que cette technologie sera considérée par les ingénieurs et l'homme de la rue comme une simple extension de l'ordinateur, voire de la télévision. Pour le moment, l'éclatement de la bulle Internet offre l'occasion aux investisseurs et aux chefs d'entreprise de repenser leurs stratégies d'affaires ou de placement, tout en ayant une perception plus réaliste de l'Internet et de ses dérivés. Une majorité de responsables économiques et financiers dans nos grandes entreprises avouent que si leur stratégie Internet était à refaire, ils adopteraient une autre approche. En Europe comme en Amérique, près de 75% des entreprises qu'on situe dans l'économie dite traditionnelle pensent que leur stratégie Internet est un échec. Cet état d'esprit, en bonne partie redevable à l'incompétence avec laquelle les stratégies de commerce électronique ont été menées, n'a rien de surprenant. On comprend que la tentation soit grande de jeter le bébé Internet avec l'eau du bain quand on sait les espoirs démesurés mis dans l'aventure du e-commerce. Les premiers bilans sur le développement du commerce électronique aux États-Unis sont pourtant encourageants. Une enquête réalisée conjointement par la firme Forrester Research et la National Association of Purchasing Association auprès de 368 entreprises (ayant un chiffre d'affaires d'au moins 75 millions de dollars) est assez révélatrice. Déjà 80 % des firmes interrogées assurent qu'elles utilisent le web pour rechercher des fournisseurs ou des partenaires; et la moitié d'entre elles ont recours à Internet pour collaborer avec eux, sous une forme ou sous une autre. Certes, les entreprises qui réalisent leurs achats sur le Net n'ont pas (encore) constaté que leurs coûts aient diminué grâce à Internet. Seules 27 % estiment qu'elles ont bel et bien économisé de l'argent en choisissant la toile, contre près des deux-tiers qui n'ont vu aucune différence ou aucun changement significatif dans les coûts associés à leurs procédures d'achats sur le web. Même si les volumes de transactions entre entreprises ne sont pas encore très significatifs, il ne fait aucun doute qu'Internet devient progressivement un réflexe de travail inter-entreprises. Les technologies de l'information et de la communication ne peuvent qu'améliorer la productivité, la compétitivité et l'organisation du travail. D'ailleurs, le commerce électronique n'a pas arrêté de faire des pas en avant, en dépit de l'éclatement de la bulle Internet. Selon une étude de la firme Boston Consulting Group, ce marché a progressé de 66 % en 2000 et il devrait atteindre un taux de croissance de 46% en 2001, portant à 65 milliards de dollars la valeur des échanges. On sait maintenant que les lois de l´économie n'ont pas disparu avec la naissance de l'Internet. Les entreprises dont les modèles ne sont pas rapidement rentables ne survivent pas. On sait aussi que la fin d'une vague de spéculation digne de la fin des années 20 ne signifie pas pour autant la disparition de tout ce secteur qu'on a appelé la nouvelle économie. (D'ailleurs, au lieu d'utiliser le terme de nouvelle économie, trop vague et prétentieux, on devrait plutôt employer l'expression " économie de réseaux "). L'Internet ne peut être réduit à une bulle financière ou à un mouvement de faillite, avec effet domino, de centaines de PME technologiques. Il s'agit d'une invention qui a tout le potentiel voulu pour bouleverser les relations entre les acteurs économiques, autant au niveau des producteurs que des distributeurs et des consommateurs. Et c'est sans compter toutes les améliorations (pour ne pas dire les révolutions) que l'Internet peut apporter dans les domaines de l'éducation, de l'information, des loisirs, de la culture et de la politique. Espérons qu'un
jour on saura l'apprécier autant sinon plus que le bon vieux réfrigérateur
ou la bonne vieille machine à climatiser.
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