90% du travail des analystes consiste à rapporter des faits et à les mettre en forme, et le 10% restant vise à donner une opinion.

Leurs recommandations sont tellement pitoyables qu’il faut faire le contraire de ce qu’elles disent.

* Chronique d'André Gosselin parue sur le site LesAffaires.com.

Pauvres analystes financiers. Rien ne va plus pour eux. Après avoir été malmenés par les autorités réglementaires américaines et le procureur général de l’État de New York (les grandes firmes de courtage américaines ont versé récemment 1,4 G$ US d’amendes en raison des conflits d’intérêts chez leurs analystes financiers), voilà qu’une étude récente montre que leurs recommandations sont tellement pitoyables qu’il faut faire le contraire de ce qu’elles disent.

Réalisée par quatre universitaires sous la direction du professeur Brad Barber, la recherche montre que pour les années 2000 et 2001, les titres les moins favorisés par les analystes américains ont généré un rendement annuel moyen supérieur de 13,44 % à celui du marché, alors que les titres les plus fortement recommandés ont procuré un rendement inférieur de 7,06 % à celui du marché, soit un écart total de 20 % en rendement net.

Lors de la dernière assemblée annuelle des actionnaires de Berkshire Hathaway, le grand Warren Buffett donna la réponse suivante à une question d’un actionnaire qui lui demandait ce qu’il pensait des rapports de recherche des analystes financiers : «Je les lis quand je n’ai pas de bandes dessinées sous la main». À ce rythme, ce n’est pas à des BD que ressembleront les recommandations des analystes, mais bien à des romans d’horreur.

Pourtant, en 2001, la même équipe de chercheurs avait montré que pour la période allant de 1986 à 1996, les titres chaudement recommandés par les analystes ont donné un rendement annuel supérieur de 3,97 % à celui du marché, alors que les titres ayant les recommandations les moins favorables ont donné un rendement de –9,06 % inférieur à celui du marché. La période qui va de 1996 à 1999, disent les chercheurs, a montré également que le travail des analystes financiers valaient son pesant d’or.

Que s’est-il passé en 2000 et 2001 pour que les analystes soient si peu recommandables? Barber et ses collègues expliquent leur piètre performance durant ces deux années en disant que les analystes ont continué de favoriser les petites compagnies en forte croissance, peu importe le prix de leurs actions, alors que le marché a plutôt favorisé les petites entreprises ayant une croissance plus modeste, et un prix de l’action raisonnable par rapport aux profits réalisés et à leur valeur comptable.

Mais pourquoi avoir favorisé, dans leurs recommandations, les petites entreprises à forte croissance? L’hypothèse que risquent les chercheurs est de dire que les compagnies de cette catégorie constituent des clients beaucoup plus intéressants pour les firmes de courtage, en raison des commissions qu’elles génèrent lorsque vient le temps de s’occuper de leurs émissions d’actions ou de leurs projets de fusion et acquisition.

De fait, les entreprises de taille petite ou moyenne qui existent depuis longtemps, et qui en sont rendues à une phase de leur développement où elles ont atteint une sorte de plateau, sont beaucoup moins intéressantes pour les firmes de courtage que celles qui sont jeunes et en pleine croissance, et qui ont encore besoin des services professionnels des banquiers des firmes de courtage.

Je tente, pour ma part, une autre hypothèse. Se pourrait-il que lors d’un marché haussier, les recommandations des analystes recèlent une certaine valeur, alors qu’en présence d’un marché baissier, leurs recommandations ne valent pas un clou? On pourrait penser que les méthodes de recherche et d’évaluation pratiquées par les analystes financiers ont une certaine efficacité lors d’un marché haussier, alors qu’elles seraient complètement inadéquates lors d’un marché baissier.

Car que se passe-t-il lors d’un marché baissier? Il y a, comme on vient de le vivre, une récession ou un important ralentissement économique. Les revenus et les profits sont en baisse. Certains secteurs ont une surcapacité de production importante et les entreprises de ces secteurs doivent se restructurer, faire le ménage, fermer des départements ou des filiales, etc. Or, les analystes ne semblent pas capable de prévoir ces cycles de notre économie. Leurs recommandations ne rapportent que lorsque ça va bien. Quand ça va mal, ils sont déboussolés.

Les auteurs de la recherche posent carrément la question : quelle utilité les analystes financiers peuvent avoir pour les investisseurs, petits ou gros? Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils sont inutiles. Il faut plutôt les voir comme des individus qui font une collecte d’information et qui transmettent cette information aux investisseurs. C’est aux investisseurs par la suite à faire l’analyse de cette information et à en tirer leurs conclusions. Car il ne faut pas se le cacher: 90% du travail des analystes consiste à rapporter des faits et à les mettre en forme, et le 10% restant vise à donner une opinion.

En ce sens, leur rôle n’est pas bien différent de celui des éditorialistes des quotidiens d’information. Vous pouvez ne pas être d’accord avec l’opinion d’un éditorialiste, mais vous le lisez quand même parce qu’il vous donne d’abord de l’information et jette un éclairage particulier sur une réalité. Quant à être d’accord avec le jugement de valeur qu’il porte sur cette réalité, c’est une autre affaire.

Référence: Barber, B., Lehavy, R., McNichols, M.F. et B. Trueman, “Reassessing the returns to analysts’ stock recommendations”, Financial Analysts Journal, vol. 59, no 2, mars-avril 2003.

André Gosselin

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