La pratique de la vente à découvert

Des économistes nobélisés comme Milton Friedman ont souligné le rôle fondamental des spéculateurs dans le bon fonctionnement des marchés.

*Chronique d'André Gosselin parue sur le site Lesaffaires.com.

Le mot d’ordre: acheter, acheter et acheter!

La pratique de la vente à découvert, qui consiste tout simplement à parier sur la baisse d’un titre et à en tirer profit, a toujours soulevé plusieurs polémiques.

Certains trouvent que c’est une pratique carrément immorale, alors que d’autres estiment tout simplement qu’elle ne vaut pas la chandelle et que c’est une bien mauvaise stratégie en termes de rendements.

Ceux qui, aux États-Unis, la trouvent immorale vont souvent la qualifier d’antipatriotique ou d’anti-américaine. On ne devrait pas faire de paris, disent-ils, sur la baisse d’un titre ou les problèmes d’une entreprise. Ce n’est pas une façon de sortir une compagnie (ses employés, ses clients, ses fournisseurs et ses actionnaires) du marasme.

Plus près de chez nous, des chroniqueurs financiers comme Claude Chiasson (Le Devoir) considèrent que les ventes à découvert devraient être carrément bannies de notre système financier. Le problème selon eux est que les «shorteux», comme on dit si bien dans le jargon financier, empruntent du courtier des titres d’autres clients (qui sont, eux, des investisseurs à long terme) afin de les vendre et encaisser éventuellement un profit, mais tout cela à leur insu. Les petits investisseurs qui ont « prêté » leurs actions n’ont probablement pas vu la clause de leur contrat qui autorise leurs courtiers à prêter les titres pour la vente à découvert. Le plus souvent ils n’y voient que du feu, car leur courtier s’assurera de ravoir, d’une façon ou d’une autre, les actions si jamais le vrai propriétaire veut les vendre.

Mais il n’y a pas que les petits investisseurs qui « prêtent » leurs actions pour la vente à découvert. Les fonds communs de placement et les caisses de retraite le font également, surtout parce qu’ils en tirent un revenu : le prêt de titres rapporte environ 0,5 % de la valeur des titres prêtés, montant que se partagent le prêteur et le gardien des titres (le courtier). Ces revenus, on l’imagine assez bien, proviennent des intérêts que le vendeur à découvert doit débourser sur le compte marge qui lui sert à faire ses transactions.

Selon certains experts, les fonds communs de placement et les caisses de retraite agissent contre leurs intérêts d’investisseurs quand ils prêtent leurs titres en portefeuille à ceux qui se livrent à des ventes à découvert. Les revenus qu'ils en retirent sont loin de compenser la baisse de valeur du titre, car la vente des titres prêtés ajoute une pression à la baisse sur le cours de l’action.

Denis Durand, vice-président principal chez Jarislowsky Fraser, pense qu’à long terme les fonds communs se tirent dans le pied en prêtant leurs titres pour la vente à découvert, sans compter que cette pratique accentue nécessairement les fluctuations du marché. D’ailleurs, certaines sociétés de fonds, comme le Groupe Investors, refusent de prêter les titres qu’ils détiennent.

Dans la foulée des attentats du 11 septembre, le problème moral de la vente à découvert s’est posé crûment, surtout en ce qui concerne les compagnies aériennes. Certaines caisses de retraite, telle la Caisse de dépôt et placement du Québec, n’ont pas eu de problèmes de conscience à vendre à découvert des milliers d’actions d’Air Canada (une façon, sans doute, d’équilibrer les positions importantes, en actions et en débentures, que la Caisse détenait dans la société).

Au Canada comme aux Etats-Unis, les gestionnaires institutionnels s’étaient imposés une règle non écrite, tacite, consistant à ne pas profiter de la situation, déjà dramatique, pour amplifier le carnage appréhendé en bourse avec tous ces investisseurs individuels assez téméraires pour ne pas rater une si belle occasion. L’économiste en chef de la Financière Banque Nationale, Clément Gignac, avait résumé ce climat d'entente informelle en disant que les ventes à découvert n’étaient pas les bienvenues.

Malgré tous les problèmes de conscience morale que la vente à découvert pose à certains investisseurs, je reste convaincu que cette pratique est utile et même nécessaire pour rendre les marchés boursiers plus efficaces et moins exubérants. La vente à découvert, par exemple, permet de réduire l’ampleur des bulles spéculatives qu’on rencontre sur les marchés, que ce soit dans le secteur de l’Internet, de la biotechnologie, de l’énergie ou ailleurs.

Sans possibilité de vente à découvert, des titres comme Nortel, Cisco, Yahoo et autres auraient continué leur ascension à des sommets encore plus élevés que ceux enregistrés au début de l’année 2000, la bulle spéculative se serait poursuivie encore plus longtemps, avec pour résultat qu’un plus grand nombre de petits investisseurs auraient été lessivés lors de son inéluctable éclatement.

Des économistes nobélisés comme Milton Friedman ont souligné le rôle fondamental des spéculateurs dans le bon fonctionnement des marchés, en l’occurrence des marchés boursiers. Et la vente à découvert est l’instrument privilégié qui leur permet de jouer pleinement ce rôle.

Faut-il rappeler, enfin, que toute l’industrie du placement, avec ses milliers de courtiers et de conseillers, n’a qu’un seul mot d’ordre : acheter, acheter et acheter. Plus de 80 % des rapports des analystes se signalent avec une recommandation « achat » ou « conserver ». Au sommet de l’euphorie boursière à la fin des années 1990, alors que des centaines de titres se négociaient à plus de 50 fois les profits, à peine 1 % de tous les titres couverts par les analystes écopait de la recommandation « vendre ».

Dans un tel contexte, la vente à découvert est quasiment un bien public. Elle devient l’ultime recours pour dire « stop !», c’est assez, aux excès d’optimisme de Wall Street et de Bay Street.

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