Pas facile de rester le meilleur

Investir dans les meilleures entreprises, les compagnies de grande qualité, n’est pas un gage de succès. Les beaux jours de la philosophie «buy-and-hold» sont bel et bien terminés.

* Chronique d'André Gosselin parue sur le site LesAffaires.com.

Qu’ils soient haussiers (bullish) ou baissiers (bearish), la plupart des prévisionnistes du marché sont d’accord pour dire que les beaux jours de la philosophie «buy-and-hold» sont bel et bien terminés. Du moins pour les 10 prochaines années. J’ai tendance à penser comme eux.

Les investisseurs qui possèdent un portefeuille d’actions et qui comptent le conserver durant au moins 10 ans, sans faire trop de changement, devront se contenter d’un rendement annuel moyen de 6% à 7%. C’est peut être suffisant pour certains, mais pour d’autres c’est nettement trop bas.

Une philosophie de placement bien connue soutient qu’on peut être un investisseur de type «buy-and-hold» à succès, même dans un marché stationnaire ou, pire, baissier. Il suffit d’acheter des entreprises de très grande qualité, ayant peu ou pas de dettes, avec un rendement de l’avoir des actionnaires supérieur à 15 % et un taux de croissance des profits plus élevé que la moyenne.

Cette philosophie est très séduisante. Elle me sert même de guide dans certains de mes placements. J’aurais envie d’y adhérer à 100 %, si je n’avais pas en mémoire certaines lois de l’économie qui m’ont marqué lorsque j’étais étudiant.

Quiconque a suivi un cours d’introduction à la science économique sait bien que dans un système de libre concurrence, les profits des entreprises, peu importe l’industrie, ont tendance à s’aligner sur la moyenne. Il en va de même pour la rentabilité.

La compagnie qui réussit à faire croître ses profits de 20 % par année, dans une industrie où la croissance moyenne est de 5 %, ne peut pas conserver cet avantage comparatif bien longtemps. Les forces du marché feront en sorte que son taux de croissance rejoindra celui des entreprises de son secteur, car la compagnie qui jouit d’une croissance et d’une rentabilité hors de l’ordinaire verra surgir de nouveaux concurrents à la recherche d’une part du gâteau.

Deux économistes financiers de réputation internationale, Eugene Fama et Kenneth French, ont ajouté de l’eau au moulin à cette loi implacable, dans une étude parue en 2000 dans le prestigieux Journal of Business. L’observation minutieuse d’un échantillon de plus de 2300 entreprises, cotées en bourse entre 1964 et 1996, ne laisse aucun doute quant à la validité de la loi du retour à la moyenne.

Leur étude montre qu’il est pratiquement impossible d’extrapoler la rentabilité et la croissance d’une entreprise à partir de son historique de rentabilité et de croissance des cinq dernières années. Plus une entreprise a une profitabilité qui s’écarte de la moyenne de son secteur, plus rapidement ses profits futurs s’aligneront sur la moyenne.

Encore récemment, trois autres chercheurs (Chan, Karcesky et Lakonishok) ont observé que la constance dans la croissance des profits d’une entreprise est un phénomène rare. À peine 3 % des entreprises américaines réussissent à maintenir pendant cinq ans d’affilés un taux de croissance supérieur à la moyenne (Journal of Finance, avril 2003).

Investir dans les meilleures entreprises, les compagnies de grande qualité, n’est pas un gage de succès. S’il est assez facile d’identifier ce type d’entreprises, il est par contre très difficile de savoir si elles peuvent conserver leur position dominante assez longtemps pour enrichir leurs actionnaires à long terme.

La globalisation de l’économie, la mobilité des dirigeants d’entreprises, les nouvelles technologies de l’information, l’accessibilité grandissante aux capitaux et la diffusion plus large que jamais de nos connaissances en management (dans les universités comme dans les médias), voilà autant de facteurs qui réduisent le temps de règne des entreprises de qualité dite supérieure.

Mais le pire est de savoir que les entreprises de grande qualité se vendent rarement à prix d’aubaine. Malgré la chute des marchés boursiers depuis trois ans, les meilleures entreprises de haute technologie, de commerce de détail ou de services financiers se vendent encore à près de 30 fois leurs profits. C’est payer très cher quand on sait que les forces du libre marché sont plus implacables que jamais pour détrôner les meilleures, et en faire des compagnies bien ordinaires.

André Gosselin

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