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L'exubérance irrationnelle des investisseurs, selon Robert Shiller (4e partie)

* Chronique de André Gosselin parue dans Finance et Investissement

Shiller ne passe pas sous silence le phénomène des baby-boomers comme facteur d'explication du boom de la bourse. On a beaucoup dit que la forte cohorte des 35-55 crée une pression à la hausse sur le prix des actions, car ils ont moins d'aversion pour le risque que les générations plus âgées, et ils ont besoin des placements en actions pour garnir leur plan de retraite. On a aussi prétendu que le pouvoir de dépenser de cette génération, en raison de son très grand nombre, est si élevé qu'il ne peut qu'en résulter des effets positifs sur l'économie et les profits des entreprises.

Selon Shiller, c'est moins le phénomène des baby-boomers en soi qui conduit à la hausse du prix des actions (il critique d'ailleurs le simplisme de ces théories), que la croyance collective sur l'impact prétendument positif sur les valeurs boursières d'un phénomène démographique comme les baby-boomers. Le thème du baby boom est l'un des plus souvent évoqués par les optimistes indéfectibles. La Bourse nous donnera encore 10 et même 20 bonnes années de rendement lancent-ils à l'unisson. Le succès des livres de Harry Dent (The Great Boom Ahead, 1992; The Roaring 2000s, 1998; The Roaring 2000s Investor, 1999) et de plusieurs autres sur le même sujet (Boomernomics, 1998, de William Sterling et Stephen Waite; Boom, Bust & Echo, 1996, de David Foot et Daniel Stoffman) témoignent de l'attrait que suscite cette question auprès du grand public. Les investisseurs, professionnels ou amateurs, en viennent à croire qu'il est normal d'avoir des multiples cours/bénéfices aussi élevés et qu'il faut les accepter sans trop s'en inquiéter puisque les tendances démographiques qui les provoquent iront en s'accentuant.

Shiller consacre tout un chapitre au rôle des médias d'information dans les situations d'euphorie boursière. De toute évidence, dans son esprit, c'est l'une des deux ou trois principales causes de l'euphorie boursière des années 1990. Avec raison, il montre que le sensationnalisme est aussi présent dans la presse financière, que dans la presse sportive, policière ou artistique. Au cours des 20 dernières années, l'information économique et financière a pris de plus en plus de place dans les journaux, les magazines, la radio, la télévision et, maintenant, l'Internet. Les canaux et les émissions spécialisés en finance personnelle abondent. Le public est plus friand que jamais de nouvelles sur les compagnies, les hommes et les femmes qui les dirigent, les projets de fusion et d'acquisition, les procès et décisions des instances réglementaires (Microsoft, AOL/Time Warner), les industries qui ont le vent dans les voiles et celles qui sont sur le déclin.

Mais le plus important est sans doute moins la quantité d'information que la qualité et le traitement de cette information financière. Citant une étude du professeur Richard Parker de l'université Harvard, il explique comment la presse écrite a modifié ses cahiers "Business" pour en faire des cahiers "Money". Auparavant, les articles sur les entreprises étaient écrits en fonction des gens de l'industrie, alors que maintenant ils sont écrits dans l'intérêt des investisseurs.

De nos jours, tout bon article "économique" qui se respecte doit contenir les commentaires des analystes financiers qui suivent de près les industries ou les compagnies concernées, avec à la clé un avis sur le potentiel d'appréciation ou de dépréciation du ou des titres en bourse. Un tel traitement journalistique agit, dit Shiller, comme une publicité, en invitant les investisseurs à "consommer" ou non le produit, c'est-à-dire à acheter le titre ou, le cas échéant, le vendre. Dans leur effort pour capter un large auditoire et rendre les nouvelles économiques et financières intéressantes (et payantes pour l'éditeur), les médias créent l'événement, montent les situations en épingle, construisent des histoires à suivre, sans se rendre compte à quel point ils stimulent le nombre de transactions réalisées par les investisseurs et provoquent une forte volatilité des marchés.

Le professeur de l'Université Yale en a long aussi à dire sur les analystes financiers des grandes firmes de courtage, à qui il reproche de gonfler indûment la bulle spéculative. Selon la firme de recherche Zacks Investment, seulement 1% de toutes les recommandations des analystes en 1999 (concernant plus de 6 000 compagnies) étaient des recommandations de vente. En retour, 69,5% étaient des recommandations d'achat et 29,9% des recommandations "hold" (conserver le titre). Dix ans plus tôt, les recommandations de vente étaient neuf fois plus élevées (9,1%). La crainte de ne plus recevoir d'informations pour faire leur travail, ou encore de perdre un client mécontent de se faire attribuer une mauvaise note, constituent deux facteurs qui dissuadent les analystes à faire des recommandations de vente.

Même les prévisions de bénéfices par les analystes sont exagérées. Citant une étude de la Réserve fédérale, Shiller explique que pour 16 des 18 années écoulées entre 1979 et 1996, les prévisions de bénéfices pour les entreprises du S&P 500 ont excédé les bénéfices réels. L'écart moyen entre les bénéfices prévus et les bénéfices réels est de +9 points de pourcentage.

La prolifération des fonds communs de placement en actions (de 340 en 1982 à 3 513 en 1998), le courtage en ligne et à escompte, la réduction de l'impôt sur le gain en capital (notamment lors des deux mandats à la présidence des Etats-Unis de Ronald Reagan dans les années 1980), la mise en place d'incitatifs fiscaux et de plan d'épargne pour la retraite, un faible taux d'inflation (un signe, pour plusieurs, de santé et de prospérité économiques), sont d'autres facteurs passés en revue par le professeur Shiller afin de nous aider à mieux comprendre les raisons de l'euphorie boursière des années 1990.

Le professeur de l'université Yale n'hésite d'ailleurs pas à retracer les causes de la présente spéculation boursière en jetant un regard sur des phénomènes sociologiques plutôt éloignés du monde de la bourse et de la finance. Par exemple, les jeux de hasard ont connu un essor extraordinaire aux États-Unis et dans la plupart des pays développés au cours des 10 ou 20 dernières années. En 1975, on trouvait des loteries dans 13 états américains; en 1999, on en trouve dans 37 états. Jusqu'en 1990, les casinos étaient tolérés seulement au Nevada et à Atlantic City. En 1999, on en comptait 260 sur les réserves indiennes disséminées partout sur le territoire américain, et plus de 100 sur des navires de plaisance près des côtes de l'Atlantique et du Pacifique. Les jeux de hasard électroniques et autres video poker sont accessibles partout, et ils ont certainement contribué à changer la mentalité des Américains envers la prise de risque, en augmentant leur tolérance face aux pertes potentielles. La bourse casino, dans ce contexte, n'est pas seulement qu'un jeu de mots inspiré, mais aussi une réalité sociologique et psychologique indéniable.

Il ne fait aucun doute, selon le professeur Shiller, que le climat boursier a une influence décisive sur nos choix de société. La façon dont nous évaluons le marché, la valeur que nous accordons aux actifs et au potentiel financier des compagnies à capital ouvert, agit sur les décisions économiques et sociales que prennent nos gouvernements. Si nous exagérons la valeur des titres, nous aurons alors tendance, comme société, à investir trop d'argent dans les jeunes entreprises introduites en bourse, et pas assez dans les infrastructures, dans les systèmes d'éducation et de santé, dans la culture et toutes les autres formes d'activités humaines. C'est pourquoi, nous dit Shiller, il est impératif de savoir si le prix des actions aujourd'hui et celui prévu demain sont un reflet réaliste de la situation économique, comme il est essentiel pour chacun de nous de savoir combien d'argent nous avons dans notre compte en banque.

Nous vous invitons à consulter les chroniques précédentes :

"L'exubérance irrationnelle des investisseurs (partie 1)"
"L'exubérance irrationnelle des investisseurs (partie 2)"
"L'exubérance irrationnelle des investisseurs (partie 3)"


 

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