Le Gourou Américain Peter Lynch de Fidelity apporte ses conseils aux investisseurs

Source : Fidelity investments

Entrevue de Louis Rukeyser avec Peter Lynch, vice-président du Conseil, Fidelity Management & Research Company, diffusée à l'antenne de CNBC-TV le 28 juin 2002

RUKEYSER : Peter Lynch est un investisseur invétéré digne d'être intronisé au Temple de la renommée. De mai 1977 à mai 1990, il a géré le Fidelity Magellan Fund, fonds commun de placement le plus performant au monde pendant toute cette période. M. Lynch est un homme très actif, il est auteur, professeur et philanthrope en plus d'occuper le poste de vice-président du Conseil de Fidelity Management & Research. Peter, nos téléspectateurs veulent savoir si nous avons affaire à une situation unique, si l'ancienne méthode qui consistait à dénicher un bon titre, à l'acheter et à le conserver à long terme est encore valable. Qu'en pensez-vous?

LYNCH : Je pense que les règles d'il y a 50 ans étaient valables il y a 5 ans et seront encore valables dans 20 ans. D'abord, vous devez bien connaître ce que vous achetez, qu'il s'agisse d'un Fonds ou d'un titre, et vous devez avoir une raison valable de l'acheter. Vous devez être capable d'expliquer en deux minutes ou moins à un jeune de 11 ans pourquoi vous détenez tel ou tel titre. Et, si c'est uniquement parce que le cours est en hausse, croyez-moi, ce n'est pas une raison valable. J'ai déjà fait cette erreur.

RUKEYSER : Parlons de la confiance des investisseurs, qui semblait inquiéter beaucoup Marty et dont il a été question au début de l'émission. À votre avis, que faudra-t-il pour rétablir la confiance des investisseurs?

LYNCH : Du temps. Je pense que ce qui arrive à WorldCom et à Andersen est extrêmement grave. Ce sont de sérieux problèmes, mais il faut garder confiance. Ce n'est pas la première fois qu'une chose semblable se produit. Il faut du temps, beaucoup de temps. C'est une situation alarmante.

RUKEYSER : Quelle serait l'antidote pour se débarrasser une fois pour toutes de ces abus?

LYNCH : Je pense que les personnes concernées seront punies et qu'il y aura une surveillance accrue. À mon avis, les conseils d'administration feront plus attention. C'est ce qui se produit après un boom économique incroyable, où l'argent coule à flots. On pousse l'audace à la limite. C'est triste, mais on ne peut pas légiférer l'intégrité.

RUKEYSER : Que diriez-vous aujourd'hui aux investisseurs qui vous confieraient que tous leurs placements ont perdu de la valeur? Les marchés sont en baisse depuis deux bonnes années. On entend toujours dire qu'on a atteint le creux de la vague. Devrais-je me tourner vers les certificats de dépôt, les lingots d'or, voire l'opium?

LYNCH : En fait, actuellement, un investisseur a trois choix. Vous pouvez placer votre argent dans un fonds du marché monétaire et vous contenter d'un rendement de 1,7 %, 1,5 % ou 1,6 %, le tout étant imposable à un taux de 40 %. Vous pouvez acheter une obligation à dix ans et obtenir un rendement de 4,7 %, lequel est imposé à un taux de 40 % ou vous pouvez acheter des actions. Je crois que les actions obtiendront des rendements supérieurs à 4,7 % ou 1,7 % au cours des 10 prochaines années. Donc, je conseillerais à la personne de décider combien elle veut investir sur le marché boursier. Pour certaines personnes, placer 10 % de son avoir sur le marché boursier est audacieux, pour d'autres, placer 50 % de son avoir ne pose aucun problème. C'est une décision personnelle. Vous ne pouvez pas suivre les règles toutes faites selon lesquelles à 25 ans, on doit placer 100 % de son avoir à la bourse, à 45 ans, 50 %, et à 60 ans, on ne devrait pas investir du tout à la bourse.

RUKEYSER : Pourquoi êtes-vous confiant que la valeur des actions aura beaucoup augmenté dans 10 ans?

LYNCH : Parce que ce ne sont pas des billets de loterie. Ce que j'entends par là, c'est qu'une action, c'est une part d'une entreprise que vous détenez. Je crois que les sociétés vont être beaucoup plus prospères dans 10 ans, encore plus dans 20 ans et c'est pour cela que les cours montent. C'est la seule raison. Certaines entreprises ont du fil à retordre. Xerox éprouve beaucoup plus de difficultés qu'il y a 30 ans. Par contre, beaucoup plus d'entreprises gagnent plus d'argent qu'autrefois et c'est la raison pour laquelle la valeur des titres augmente. Les bénéfices des sociétés sont 40 fois plus élevés que depuis la Deuxième Guerre mondiale et les cours boursiers ont augmenté proportionnellement.

RUKEYSER : Il y a 25 ans, vous deveniez gestionnaire du Magellan Fund, puis vous avez été directeur de la recherche à Fidelity. Vous êtes à Fidelity depuis 1969, si je ne m'abuse. Quelles sont les erreurs les plus flagrantes que commettent les investisseurs?

LYNCH : Une des erreurs que j'ai faites personnellement est de ne pas avoir analysé le bilan d'une entreprise. En prenant connaissance du bilan d'un particulier, vous voyez d'un trait les biens qu'il possède, s'il est propriétaire d'une maison, s'il a une voiture, etc., puis vous soustrayez ses dettes et vous obtenez sa valeur nette. Il faut faire le même exercice avec une entreprise. J'ai vu des investisseurs analyser des entreprises ou comparer deux sociétés. Disons que les cours des actions des deux entreprises sont très affaiblis, qu'ils se négocient à 4 $ chacun. Chaque entreprise essuie une perte d'environ deux millions de dollars par trimestre. Une des deux sociétés a 100 millions de dollars en liquidités et aucunes dettes et l'autre n'a pas de liquidités et a des dettes s'élevant à 100 millions de dollars. Examinez la situation financière de la société et partez toujours du principe qu'une société ne peut pas faire faillite si elle n'a pas de dettes.

RUKEYSER : Lorsque vous gériez activement des Fonds, vous deviez, comme les autres gestionnaires, être obligé de fournir des rendements intéressants. Est-ce que cela vous a porté à liquider parfois trop rapidement vos participations?

LYNCH : C'est drôle parce que, tout ce qu'on peut perdre, c'est 100 % d'un titre; ça m'est arrivé. L'une des plus grandes erreurs que l'on puisse commettre est de liquider le titre d'une bonne société puis de voir son cours doubler, tripler, quadrupler. Ça peut aller loin. Parfois, j'ai cru que le cours d'un titre était surévalué et je l'ai vendu, puis il a continué de monter. C'est comme un match de baseball, il faut déterminer à quelle manche on est rendu. J'ai liquidé Toys R Us beaucoup trop tôt; son cours a grimpé de 20 fois après que je m'en suis départi. J'ai fait la même chose avec Home Depot. Ce sont là probablement les deux plus grandes erreurs de ma carrière.

RUKEYSER : Quel est le bon moment pour vendre un titre?

LYNCH : Vous devez d'abord savoir pourquoi vous avez acheté le titre en question. S'il s'agit d'une société sensible aux fluctuations de l'activité économique en difficulté passagère, il vaut mieux attendre que les choses se replacent. Lorsque l'entreprise aura repris du poil de la bête, là vous vendrez votre titre. S'il s'agit d'une société de croissance comme Wal-Mart, 10 ans après son entrée sur le marché boursier, vous auriez pu acheter ce titre et réaliser un profit équivalant à 500 fois votre mise. La société est présente dans seulement 15 % aux États-Unis, pourquoi n'atteindrait-elle pas 17 %, 19 % ou même 23 %? Ainsi, au cours des quatre prochaines décennies, Wal-Mart sera partout au pays. Vous devez vous dire que vous détenez un titre qui durera 10 ans, 20 ans...j'espère que vous prenez des notes et que vous suivrez mes conseils à la lettre. Je vous explique ma stratégie de placement, mais libre à vous d'agir comme bon vous semble. C'est ainsi que je conçois la vente d'un titre.

RUKEYSER : La question de confiance des investisseurs représente un nouvel élément dont il faut tenir compte. Nous avons également des problèmes de sécurité qui n'existaient pas autrefois en Amérique du Nord. Ces éléments ont-ils modifié votre façon de sélectionner les titres et de croire en eux?

LYNCH : Non. Vous achetez toujours une part d'une société et vous investissez dans la société en question pour participer à son expansion. Qu'il s'agisse d'une société de textile, d'électronique ou de logiciels, vous avez intérêt à comprendre sa raison d'être. Si la société obtient de bons résultats, le titre se comportera bien sans égard à la conjoncture du marché. Peu importe la valeur du Dow Jones, vous auriez réalisé des profits en achetant des actions de McDonalds, de Johnson and Johnson et de Gillette. Les bénéfices de ces entreprises ont grimpé considérablement au cours des 30 dernières années. Or, peu importe la valeur du marché, vous auriez perdu de l'argent en investissant dans Burlington Industries. C'est ce que j'ai recommandé en 1969. Je pense que Burlington Industries est passé de 34 $ à 2 $ l'action, sans fractionnement d'actions, tellement ses résultats ont été désastreux.

RUKEYSER : Votre modestie met en lumière un fait intéressant. Les personnes qui ont les meilleures moyennes au bâton n'ont pas nécessairement une moyenne parfaite. Parfois, lorsque les marchés sont baissiers, je reçois du courrier de personnes en colère me disant que tel ou tel titre leur a été recommandé et que le cours a chuté. Vous est-il arrivé souvent de tomber sur un " citron "?

LYNCH : C'est un domaine particulier. Il n'est même pas nécessaire de tomber pile cinq fois sur dix, parce que les fois où le marché a joué en votre faveur, vous doublez ou triplez votre mise et cela compense pour toutes les autres fois où vous avez subi des pertes de 20 à 30 %. Lorsque vous achetez un titre, vous devez avoir une idée du montant que vous êtes susceptible de perdre ou de gagner. Vous devriez choisir un titre qui pourrait vous faire gagner beaucoup d'argent. Les actions constituent un placement risqué. Regardez les pertes découlant des placements dans AT&T et Xerox, qui étaient pourtant des entreprises de qualité. Vous savez que vous pouvez perdre beaucoup en achetant des actions. Alors demandez-vous toujours combien vous êtes susceptible de gagner. Ce que vous devez rechercher, c'est un titre dont le cours va au moins doubler ou tripler.

RUKEYSER : Peut-on dire que votre propre confiance est ébranlée?

LYNCH : Chaque jour, je me figure que le marché va monter. Je communique régulièrement avec les sociétés dans lesquelles j'ai investi.

RUKEYSER : Vous m'avez dit un jour que vous passiez le plus clair de votre temps à analyser les sociétés et leur chiffre d'affaires et que vous ne passiez pas beaucoup de temps à vous préoccuper de l'économie. Quelle est votre point de vue sur l'économie?

LYNCH : J'examine l'économie, la situation passée et la situation future. Je compare le passé au présent et la situation semble encourageante pour l'instant. Le marché des mises en chantier augure très bien, comme celui de l'automobile et de la consommation. L'économie regorge de bons éléments. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, nous avons fait face à neuf récessions et, chaque fois, cela a occasionné en moyenne une chute de la population active de 2 %. C'est terrible; environ un million et demi de personnes ont perdu leur emploi lors de la présente récession. Or, cela équivaut à seulement 1 % de la population active. Jusqu'ici, nous assistons à une récession bénigne. Ce n'est toutefois pas une situation de tout repos dans les secteurs de la technologie, des télécommunications et de la fibre optique, mais c'est une récession normale. Je ne tiendrais pas l'économie américaine pour vaincue. Elle est très dynamique.

RUKEYSER : Vous n'avez jamais été un partisan des titres de la technologie. L'êtes-vous devenu avec les années?

LYNCH : Je commence à m'y intéresser. J'ai commencé à faire des recherches sur les sociétés en janvier et en février. Elles sont très complexes, car sur un millier de sociétés, toutes sont un peu différentes les unes des autres. Ce n'est pas comme les banques qui se ressemblent pas mal toutes. Il faut donc faire attention. J'ai analysé la situation de sociétés dont le cours des actions se rapproche de leur valeur liquide. Ce sont des chefs de file dans leur secteur et leur cours a dégringolé de 95 %.

RUKEYSER : Tous nos invités ici réunis sont eux aussi quelque peu différents les uns des autres! Commençons par Marty Zweig.

MARTY ZWEIG, PRÉSIDENT DE ZWEIG FUND : Abordons la question d'un marché " différent ". Premièrement, la bulle spéculative du NASDAQ a fini par éclater. Le NASDAQ s'est effondré à peu près autant que le marché japonais. Nous sommes en présence d'une économie incertaine. Certaines personnes comparent notre situation actuelle à celle du Japon il y a 10 ans, dieu nous en protège. Que pensez-vous de cette affirmation?

LYNCH : Je pense que c'est une corrélation très intéressante. L'économie japonaise (et le marché) a été incroyablement faible. Au Japon, la récession a duré 12 ans. Il y avait un problème dans le système bancaire. Par exemple, un immeuble commercial de taille moyenne pouvait passer de 50 millions $ à 500 millions $. La banque pouvait alors facilement accorder un prêt de 110 %, soit 550 millions $. L'immeuble pouvait ensuite perdre de sa valeur et redescendre à 50 millions $. La banque était ensuite prise avec un prêt de 450 millions $ et le gouvernement n'a jamais rien fait pour réduire les impôts. En fait, il les a augmentés. Le gouvernement n'a rien fait de bon et les sociétés n'ont pas sabré non plus dans les dépenses. Ils ont tout simplement adopté le statut quo en espérant que les choses se tasseraient. Ici, les sociétés agissent vite. Elles sabrent rapidement dans les dépenses et heureusement, nous n'avons pas eu à le faire trop souvent par le passé. Quand la récession a commencé, le pays avait pour la première fois un excédent. Nous devrions avoir un excédent lorsque la conjoncture est favorable et avoir un déficit lorsque la conjoncture est défavorable. C'est ainsi que ça devrait fonctionner! Ce système n'était pas en place au Japon et ils ont perdu 12 ans… Ce n'est pourtant pas l'image que je me fais du Japon.

LIZ ANN SONDERS, US TRUST : Je veux vous poser une question sur le genre d'erreur typique que font les investisseurs. Lorsque vous avez débuté dans le milieu, l'investisseur moyen conservait ses fonds communs de placement pendant 16 ou 17 ans. Maintenant, il les conserve moins de 2 ans. Croyez-vous que c'est un des problèmes auxquels le marché fait face? La durée des placements serait-elle devenue trop courte?

LYNCH : Je pense que les investisseurs doivent déterminer ce qu'ils veulent. Auront-ils besoin de liquidités dans un an, dans cinq ans? Vous êtes un bien mauvais investisseur si vous avez besoin de liquidités dans un an. Si vous avez besoin de liquidités pour payer les études de vos enfants ou pour un mariage, vous ne serez pas un bon investisseur non plus. Vous devez " faire vos devoirs ", vous renseigner, puis déterminer si vous avez besoin de 10 fonds de croissance. Vous constaterez peut-être que vous avez besoin seulement de deux ou trois fonds de croissance. Examinez également la composition de vos fonds et déterminez si vous êtes un investisseur audacieux. Pour certaines personnes, l'audace équivaut à une proportion de 50 % de titres de croissance. Certaines personnes voudront ajouter des fonds étrangers. C'est comme un menu au restaurant. Il faut en prendre connaissance et ensuite décider ce qu'on aime ou n'aime pas. Si une catégorie se tire bien d'affaire pendant deux ou trois ans, il vaudrait peut-être mieux investir du nouvel argent dans une catégorie en difficulté. Avec le temps, les différentes catégories finissent par s'équivaloir. Donc, il se peut que vous fassiez une spéculation malheureuse à la bourse, retombiez sur vos pattes et changiez de direction pour finalement y trouver votre compte, ou bien il se peut que vous ne gagniez jamais d'argent!…Nul ne peut prédire l'avenir!

RUKEYSER : Peter, la conjoncture actuelle vous rappelle-t-elle quelque chose?

LYNCH : Je dirais que le marché baissier de 1990 était similaire de bien des façons. Ça me rappelle lorsque Saddam Hussein a essayé de s'emparer du Koweït. Vous savez, nous avons envoyé 500 000 soldats en Arabie saoudite. Nous étions en récession. Les banques éprouvaient des difficultés. À l'heure actuelle, nos banques sont en excellente posture, ce qui est tout un avantage. Ce fut une situation effrayante et certaines sociétés ont dû déclarer faillite. Tout le monde avait peur. À mon avis, la conjoncture était à peu près la même qu'actuellement. De fait, 1981-82 n'a pas été de tout repos non plus. Le taux préférentiel était de 20 %, le taux d'inflation au-dessus de 10 % et le taux de chômage lui aussi au-dessus de 10 %.

RUKEYSER : Il reste à peine une minute à l'entrevue. Ceux qui sont moins optimistes que vous évoquent souvent les récentes chutes du dollar et le passage d'un excédent à un déficit budgétaire comme des facteurs économiques négatifs. Vous semblez indiquer le contraire. Comment expliquez-vous cela?

LYNCH : Je pense que le gouvernement a eu une excellente idée en créant un déficit. Lorsque le gouvernement a un excédent de 200 milliards $, c'est autant d'argent qui est retiré de l'économie. À présent, le gouvernement a un déficit de 100 milliards $, ce qui équivaut à injecter 100 milliards $ dans l'économie. C'est comme un coussin de sécurité.

RUKEYSER : Donc, vous n'entrevoyez pas une récession en cascade?

LYNCH : Je ne sais pas, je ne peux pas prédire l'avenir. Il est plus sain d'avoir une marge de manoeuvre. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, nous avons connu neuf récessions. Nous avons toujours réussi à nous en sortir. Le système a été mis à rude épreuve et il fonctionne bien.

RUKEYSER : Si vous pouviez donner, en une seule phrase, un conseil aux investisseurs craintifs, quel serait-il?

LYNCH : Côtoyez des jeunes. Engagez un jeune de 8 ans, de 6 ans et regardez-les agir. Ils ne connaissent pas, bien sûr, Alan Greenspan. Ils ne connaissent rien des courbes de rendement. Ils sont enthousiastes et positifs. Les 30 ou 40 prochaines années augurent bien, selon moi.

RUKEYSER : Espérons que vos prédictions s'avéreront vraies. Le courage et la persévérance ont toujours porté leurs fruits. C'est le moment de nous arrêter. Un grand merci à Peter Lynch et à nos autres invités.