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Warren Buffett et ses présidents * Chronique d'André Gosselin parue sur le site Lesaffaires.com. En dépit de ses allures austères et guindées, le merveilleux monde de l'investissement et de la finance a, lui aussi, son star système. Le grand patron du conglomérat Berkshire Hathaway, Warren Buffett, trône depuis longtemps au sommet du palmarès des investisseurs les plus admirés par la communauté des boursicoteurs. On n'a de cesse de proclamer son génie, son intégrité et, surtout, sa grande modestie malgré les milliards de dollars qu'il a accumulés au fil des ans (seul Bill Gates le dépasse parmi les hommes les plus riches du monde). Des milliers de petits investisseurs se réclament de Warren Buffett et prétendent avoir la même philosophie de placement que leur maître. À les entendre, ils gèrent leur portefeuille en suivant les principes enseignés par Buffett. D'une certaine façon, ils me font penser à ces individus qui se sont fait une spécialité d'imiter Elvis Presley, mais qui ne seront toujours que de pauvres caricatures de leur idole. S'ils étaient conséquents avec eux-mêmes, ils n'achèteraient que des actions de Berkshire Hathaway. Or, la très grande majorité d'entre eux n'ont aucune action de la compagnie dirigée par Buffett, laquelle est pourtant cotée à la Bourse de New York. Ils n'ont même pas dans leur portefeuille quelques-uns des principaux titres détenus par Berkshire, comme Coca-Cola, Gillette, Disney ou American Express. Ils se disent des disciples de Buffett, mais seulement au niveau des grands principes. Pour le reste, ils veulent appliquer la stratégie de Buffett en achetant des titres que Berkshire ne détient même pas. Sans le dire ouvertement, ils pensent pouvoir faire mieux que le maître. Ce qui est, bien sûr, rarement le cas. Le plus récent livre sur Buffett (on en compte une douzaine) a été écrit par Robert Miles et s'intitule: The Warren Buffett CEO: Secrets of the Berkshire Hathaway Managers. L'ouvrage a le mérite de l'originalité, car il porte sur les patrons qui dirigent chacune des compagnies qui font partie de l'empire Berkshire Hathaway. Quand Miles a fait part à Buffett de son intention d'écrire un livre sur lui, ce dernier lui a répondu : " Il y a eu assez de livres comme ça sur moi, la vraie histoire de Berkshire Hathaway réside chez tous les patrons qui, sur le terrain, gèrent nos compagnies ". Miles a voyagé un an à travers les États-Unis pour rencontrer et interviewer les gestionnaires qui dirigent les quelque 100 compagnies qui font partie du giron de Berkshire. Tous sont très fiers et heureux de faire partie de la grande famille Berkshire. Pourquoi? Tout simplement parce que Buffett les laisse gérer leurs entreprises comme ils l'ont toujours fait. Il faut dire que la plupart des entreprises acquises, en totalité ou en partie, par Berkshire ont plus d'un demi siècle d'existence, et plusieurs existent depuis une centaine d'années. Quand Buffett achète la compagnie, il achète également l'équipe de direction. Il s'assure de deux choses : leur honnêteté et leur passion pour la compagnie qu'ils dirigent. Mais pourquoi les patrons des compagnies achetées par Berkshire acceptent avec autant d'enthousiasme de faire partie de ce holding? La réponse tient en deux principales raisons : 1- ils se voient d'abord offrir un bon prix, notamment des actions de Berkshire Hathaway, lesquelles représentent un placement plus diversifié que ce qu'ils avaient; 2- ils reçoivent l'engagement que la société mère n'interviendra pas dans leurs affaires tant que ça va bien, et qu'ils auront droit aux meilleurs experts pour affronter les problèmes qui ne manqueront pas de se présenter, car en dernière analyse c'est à eux que revient la responsabilité de diriger la compagnie. Buffett leur demandera seulement de "congédier" leurs banquiers, puisqu'ils auront accès avec Berkshire à tout le capital dont ils auront besoin pour faire croître leur entreprise. Jamais il ne leur demandera de créer de la "synergie" avec l'une ou l'autre des compagnies de l'empire Berkshire. Faire partie de l'écurie Berkshire est une offre difficile à refuser pour un fondateur ou patron d'une entreprise, puisqu'on lui dit de s'occuper de la croissance de sa compagnie, c'est tout. La philosophie de Berkshire et de Buffett envers ses acquisitions ressemble à la politique de la France envers le Québec : "non ingérence mais non indifférence". Gérez vos compagnies comme vous l'avez toujours fait, et continuez à être aussi intègre et passionné qu'avant. Si vous avez besoin de mon aide, leur dit Buffett, vous n'avez qu'à m'appeler. Le principe de non ingérence chez Berkshire est tellement fort que certains patrons de ses "filiales" n'ont jamais mis les pieds dans la ville d'Omaha (siège social de Berkshire) après plus de 20 ans dans le giron du holding financier. La loyauté des présidents de compagnies aux mains de Berkshire est assez bien servie par le fait qu'ils n'ont pas la tentation de s'enrichir aux dépens des actionnaires ou de tomber dans les intrigues et tactiques de toutes sortes pour conserver leurs privilèges. Leur fortune personnelle à chacun est d'environ 100 millions de dollars, et il y en a même un (multimilliardaire) qui fait partie de la liste du magazine Forbes des 400 hommes les plus riches des États-Unis. Sans doute qu'une des leçons qu'on retiendra un jour de Warren Buffett est qu'il y a des façons meilleures que d'autres pour gérer un holding. Et il faudra bien se résigner un jour à voir en Buffett un patron de holding d'abord (et un génie dans ce domaine), plutôt qu'un investisseur modèle pour le boursicoteur autonome.
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