Warren Buffett est un phénomène unique en son genre. Un modèle quasi indépassable en matière d’intégrité et de gouvernance d’entreprise.

*Source : Chronique d'André Gosselin parue sur le site Les affaires.com.

Je n’ai jamais été un fan inconditionnel de Warren Buffett. Non pas à cause du personnage lui-même ou de sa philosophie de placement. À ce chapitre, ce génie de la finance et grand philanthrope mérite l’admiration de tous, moi le premier.

Non, ce qui m’irrite ce sont tous ces investisseurs et gestionnaires de portefeuille qui prétendent avoir une stratégie d’investissement directement inspirée de celle du grand patron de Berkshire Hathaway, alors qu’ils ne respectent même pas les principes élémentaires enseignés depuis plus de 40 ans par ce héros du capitalisme américain.

Warren Buffett est un phénomène unique en son genre. Un modèle quasi indépassable en matière d’intégrité et de gouvernance d’entreprise. Il est à la finance ce que Mozart est à la musique et Van Gogh à la peinture. On peut essayer de faire comme eux, sans jamais pouvoir prétendre qu’on est aussi bon qu’eux ou qu’on s’approche d’eux.

Buffett est inimitable, et la recette de son succès n’est pas à la portée du premier venu. Je dirais qu’on connaît à peu près les ingrédients de sa recette, mais que lui seul sait les quantités qu’il faut pour obtenir un bon plat. C’est dire combien le résultat peut être catastrophique si on ne connaît que les ingrédients sans savoir les quantités qu’il faut.

Comme des milliers d’admirateurs venant d’un peu partout à travers le monde, j’ai assisté ce week-end à la réunion annuelle des actionnaires de Berkshire Hathaway, à Omaha, Nebraska. On ne peut comprendre ce phénomène de société qu’est Warren Buffett, l’homme le plus riche au monde après Bill Gates, que si on participe à cet événement de trois jours où les activités sociales les plus diverses (barbecue, match de baseball local, rencontre avec les auteurs d’ouvrages consacrés à Buffett, visite de compagnies et foire de consommation des nombreux produits vendus par l’empire Berkshire, etc.) se mêlent à ce qui constitue le clou du « spectacle » : la réunion des actionnaires de la compagnie dans un amphithéâtre où s’entasse plus de 15 000 personnes.

Seul sur scène avec son fidèle, placide et non moins brillant associé de la première heure, Charles Munger (vice-président de Berkshire Hathaway), Buffett répond pendant plus de six heures aux questions de ses actionnaires, avec un humour qui n’a d’égal que la sagesse, la profondeur et la pertinence de son propos.

L’admiration que les gens lui témoignent alors est palpable, et parfois très émouvante. Notamment de la part de ces Américains de la classe moyenne, petits salariés, qui lui ont confié quelques milliers de dollars il y a 30 ou 40 ans, et qui peuvent s’enorgueillir aujourd’hui d’un joli portefeuille de quelques centaines de milliers de dollars, voire de quelques millions pour les plus fidèles d’entre eux qui ont toujours investi leurs modestes épargnes, chaque année, dans Berkshire Hathaway.

Vous me direz qu’il y a là une raison suffisante pour faire de Warren Buffett un héros de ce capitalisme à visage humain, trop rare par les temps qui courent. Mais l’homme, justement, n’est pas un capitaliste comme les autres. Il est un exemple de vertu, de modestie et de simplicité. Les journaux d’Omaha nous le rappelle, en prenant pour exemple la maison qu’il habite depuis fort longtemps, évaluée à 385 000 $ US.

La fortune de Buffett, évaluée à plus de 30 milliards de dollars (ou si vous préférez : 30 000 fois un million de dollars), sera remise en totalité, après sa mort, à sa fondation, dont la mission consiste à financer des organismes de charité qui s’occupent des enfants dans le besoin partout à travers le monde. Selon ses vœux, sa fondation pourra donner, après sa mort, environ 5 % de sa fortune par année, ce qui représente, en valeur d’aujourd’hui, un montant de 1,6 milliard par année. Il a même précisé que sa fondation pourrait donner cet argent en vendant des actions de Berkshire Hathaway (99 % de sa fortune totale est toujours en actions de la compagnie), ou encore par le moyen d’un dividende remis aux actionnaires.

Berkshire Hathaway n’a jamais distribué de dividende à ses actionnaires. Avec un rendement annuel de plus de 22 % lors des 38 dernières années, on comprend que les actionnaires préfèrent laisser tous les profits dans la société plutôt que de les retirer des mains magiques de Buffett. Mais la situation pourrait changer sous peu.

C’est que la taille actuelle de Berkshire Hathaway est si grande, le capital dont elle dispose à chaque année est si élevé, qu’il lui est difficile de trouver d’aussi bonnes occasions d’affaires qu’il y a 20 ou 30 ans. Buffett lui-même l’a admis plus d’une fois en fin de semaine. À un point tel qu’il doit se tourner vers l’étranger, en l’occurrence la Chine (il vient d’investir dans la pétrolière PetroChina), pour dénicher des aubaines intéressantes.

Je me suis demandé plus d’une fois, en l’écoutant, pourquoi le modèle d’affaire de Berkshire Hathaway est si peu reproduit à travers l’Amérique. Pourquoi il y a si peu de holdings comme celui-là, constitués de dizaines de compagnies jadis privées, acquises par une société mère cotée en Bourse, mais dont les composantes, indépendantes les unes des autres, sont toujours gérées par leurs fondateurs, en vertu d’un système de valeurs et de rémunération qui permet de tirer le meilleur de tous ces patrons d’entreprises qui font la richesse et l’originalité de Berkshire Hathaway?

La question n’est pas de savoir pourquoi il n’y a pas de holdings qui génèrent des rendements de plus de 20 % par année sur plusieurs décennies. La question est de savoir pourquoi il n’y a pas plus de holdings de qualité, qui génèrent un rendement respectable, et où la haute direction est capable de conserver les entrepreneurs qui ont fondé ces entreprises, qui les dirigent avec succès depuis longtemps, mais qui peuvent avoir besoin, pour grandir, du capital extraordinaire dont dispose la maison mère. Je n’ai pas encore trouvé de réponse à cette question.

Au Québec, certaines personnes, très rares, ont compris l’essence et les fondements de la stratégie d’investissement de celui qu’on appelle l’oracle d’Omaha. Je pense notamment à Bernard Mooney, directeur de la section Investir du journal Les Affaires, et à François Rochon, le gestionnaire de portefeuilles de Giverny Capital. Depuis plusieurs années d’ailleurs, ils font le pèlerinage à Omaha, et sensibilisent des centaines d’investisseurs québécois quant aux mérites du « buffettisme ».

Espérons que leurs efforts conduiront un jour à l’émergence d’un Warren Buffett québécois, car un modèle vivant, en chair et en os, peut avoir un impact pédagogique considérable sur la masse des petits investisseurs, surpassant tous les livres, articles de journaux et cours de formation sur l’art d’investir.

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